Alain Mimoun, de Bourg-en-Bresse 1940 à Melbourne 1956

La rencontre fortuite d’un stade et d’un homme providentiel scelle le destin d’un militaire qui découvre l’athlétisme à Bourg-en-Bresse à l’été 1940 et devient champion olympique du marathon, seize ans plus tard, à Melbourne.

L’histoire d’Alain Mimoun est fabuleuse. Au cours de sa longue vie (1921-2013) et de la période d’après décembre 1956, il a eu l’occasion de raconter de multiples fois sa victoire à Melbourne, avec enthousiasme et volubilité. Ses propos ont parfois été mal rapportés. Nous vous proposons le premier récit qu’il a lui-même écrit, quelques jours après sa médaille d’or olympique, pour le magazine Sport & Vie, paru dès janvier 1957, avec les photographies incluses.
En seconde partie, nous complétons ce récit par quelques informations, de sources bressanes.

PREMIÈRE PARTIE : LE TEXTE INTÉGRAL ILLUSTRÉ

EXCLUSIF

Sport & Vie est heureux de présenter aujourd’hui à ses lecteurs un document humain, bouleversant, véridique : toutes les pensées d’un homme pendant les 42 kilomètres de la course la plus dure au monde : le marathon.

Mon marathon

par Alain Mimoun

« Gom on José ».
« Je me retournai. Et soudain, Kelley craqua. »
« J’étais seul. »
« Il ne me restait plus qu’à continuer. Et à tenir. » [Ces quatre lignes sont manuscrites].
Le marathon arrivait à mi-course. À cette seconde, je crus à la possibilité de ma victoire.
Cet instant, sans doute, était inscrit dans une destinée. Depuis seize ans.

C’était en 1940. Jeune soldat, j’avais fait toute la campagne de France. Dans la débâcle, mon régiment descendit jusqu’à Montpellier, avant d’échouer à Bourg-en-Bresse, où je devais rester pendant six mois. On m’a souvent fait dire que ma carrière d’athlète avait commencé à Alger. Mais je ne connaissais même pas Alger à l’époque. Je suis Oranais et c’est à Bourg que j’ai véritablement fait mes débuts. J’étais deuxième classe télégraphiste. J’aimais le sport et, à mes moments perdus, je faisais un peu de football et de vélo. C’est au cours d’un quartier libre que je vis courir quelques types sur un stade proche de la caserne.
En gros godillots et en tenue de drap kaki, je descendis sur la piste et je me suis mis à courir derrière deux gaillards en petite culotte. Je n’avais rien de mieux à faire ce jour-là et je trouvais ça assez drôle. Soudain, un bonhomme corpulent m’appela du milieu du terrain :
« Ben ! dis donc, soldat, tu vas me l’esquinter ma piste, avec tes grosses galoches », me dit-il.
Je ne répondis pas.
« Si tu veux courir, gamin, je te donnerai des espadrilles et une culotte. Mais je ne veux pas que tu coures comme ça. »
Il s’appelait Villard. Il a aujourd’hui 85 ans et il est presque sourd. Mais je lui voue une reconnaissance sans bornes. Parce que, sans lui, je ne serais sans doute jamais devenu coureur à pied.
M. Villard alla voir mon officier et obtint de lui que je sois dispensé des corvées du soir, pour pouvoir m’entraîner avec lui, sous mes premières couleurs, celles de « l’Alouette des Gaules ».
Je revins donc à l’entraînement. « Tu cours drôlement bien », me dit M. Villard le lendemain. Ça m’avait fait bougrement plaisir, qu’il me dise ça. Je ne loupais pas une de ses séances d’entraînement. Un mois plus tard se disputaient les championnats de l’Ain. Je n’étais pas qualifié et M. Villard voulut me faire courir un 5 000 mètres en exhibition.
« Non, M’sieur. Je veux courir avec les autres », répondis-je. Ça m’embêtait de courir seul. Je voulais lutter.
M. Villard parvint à me faire engager hors concours dans le 1 500 m. Cependant que nous allions au départ, les spectateurs se mettait à parier sur nos chances. Personne ne me connaissait, mais j’entendis plusieurs dire :
« Je parie sur le brun ! »
Le « brun », c’était moi. Et j’étais drôlement gonflé. D’instinct, dès le coup de pistolet, j’allai me placer derrière le gars qui était en tête. Je le suivis sans mal. À 300 m de l’arrivée, je lançai le sprint. Ils restèrent tous sur place. On me dit mon temps : 4’ 26’’ et des poussières. Ça ne me disait rien du tout. J’étais simplement ravi d’avoir gagné.
« Si ça vous fait plaisir, je vais faire maintenant l’exhibition sur 5 000 mètres », dis-je à M. Villard.
« Maintenant ? » me demanda-t-il.
« Oui ! »
Ainsi, quelques minutes après mon 1 500, je courus mon premier 5 000 mètres. Plusieurs gaillards se relayaient à côté de moi pour que je ne m’ennuie pas trop sur piste. Je couvris la distance en 17’ et quelque chose, sous les acclamations des spectateurs.
Le lendemain matin, un journal local me consacrait mon premier article. J’ai perdu, au cours de la guerre, la coupure que j’avais précieusement conservée. Mais je n’ai pas oublié le titre : « Un jeune marathonien se révèle à Bourg. »
Peut-être ma destinée avait-elle été tracée ce jour-là.
.
Il y a trois ans, je suis allé embrasser M. Villard. Il était aux anges.
« Je suis content que tu ne m’aies pas oublié », me dit-il. J’avais alors partiellement réalisé ses prévisions. Mais j’avais pourtant bien failli ne plus jamais courir à pied.
La guerre est une drôle de guerre. J’ai perdu dans l’armée sept ans de ma jeunesse. J’ai failli laisser ma peau sur les routes d’Italie. Et c’est miracle que je ne me sois pas épuisé à tout jamais : avant de monter au combat, tous les jours, nous vidions notre grand verre d’alcool pur. Et je fumais alors mes deux paquets de cigarettes par jour. Autrement, d’ailleurs, on n’aurait jamais tenu. C’était trop dur.
Que d’efforts il m’a fallu faire pour me fabriquer, après la guerre, un organisme solide ! J’ai suivi le régime le plus sévère que l’on puisse imaginer. Peut-être transmettrai-je, un jour, tous mes secrets à mon successeur éventuel. J’ai chez moi divers appareils de prix qui me permettent de préparer une nourriture rationnelle et sélectionnée. Le germe de blé que je mange est préparé pour moi par ma femme. Depuis des mois, trois fois par jour, je fais une gymnastique spéciale que m’a prescrite le Dr Andrivet, pour lutter contre le tassement de mes vertèbres.
Tout ce que je sais de la course à pied, je l’ai appris sur moi-même. Je ne dois de remerciements à personne d’autre qu’à moi. Je n’ai imité personne, et Zatopek moins qu’un autre. Émil, d’ailleurs, le sait bien. Lui qui a la possibilité de s’entraîner dans les merveilleuses forêts qui entourent Prague, il a choisi, délibérément, de faire toute sa préparation sur piste. Il tourne inlassablement, des journées entières, comme un robot. Un régime à rendre fou n’importe quel athlète. Zatopek lui-même le serait d’ailleurs devenu, fou, s’il n’avait eu Dana, sa femme, pour lui tenir compagnie, pour le calmer tous les soirs en jouant du piano pour lui.
« J’ai ai marre, m’a dit Zapotek à Melbourne. Je ne veux plus qu’une chose maintenant : mes pantoufles ».
Émil était d’ailleurs furieux que sa femme soit venue lancer le javelot aux Jeux. « Elle est trop vieille pour ça. Je ne veux plus penser maintenant qu’à l’aimer et à vivre en paix avec elle », m’a dit mon vieil ami, Émil, dont la seule tristesse est de ne pas avoir d’enfant, ce que regrettent avec lui ses milliers d’admirateurs tchèques.
Je comprends que Zatopek en ait assez. Moi, je suis beaucoup plus près de la nature que lui. Je ne m’entraîne qu’en sous-bois. Lâchez-moi en pleine forêt de Fontainebleau et je galoperai comme une gazelle. L’air que je respire dans les bois, c’est de l’or en barre qui pénètre dans mes poumons. Jamais je ne me suis ennuyé en courant en forêt, selon ma fantaisie, en improvisant mon programme d’entraînement selon mon humeur du moment, mon état physique, mon envie de courir.
Et puisque j’aborde le problème de ma longévité, laissez-moi ajouter un autre facteur : si je ne me suis pas prématurément usé, c’est que j’ai rarement été obligé de donner dans une course tout ce que j’avais dans le ventre. Une compétition internationale d’un niveau élevé exige de terribles efforts. Ces efforts, je les ai fournis en nombre limité, parce que je n’ai pas énormément couru hors de France, et qu’en France même je me suis permis le plus souvent de courir en dedans de mon action.
Émil Zatopek me le disait :
« Tu es plus vieux que moi. Mais à 36 ans, tu es meilleur que jamais. Je te tire mon chapeau. »
Mon alimentation, mon entraînement, le fait que j’ai toujours su économiser mes forces sont les seules raisons de ma longévité.
Cela dit, je ne me suis jamais entraîné aussi durement que cette année. J’avais plusieurs raisons pour cela. D’abord, je voulais figurer dignement à mes derniers Jeux Olympiques. Ensuite, j’ai trouvé, dans mon second mariage l’équilibre, le calme que j’ai toujours recherchés, et aussi un élément moteur : pour ma femme et ma petite fille qui allait naître, je voulais faire quelque chose de bien.
Et puis, j’avais une autre raison, ancienne celle-là, et secrète : je voulais courir le marathon.
C’est vrai, jusqu’au dernier moment, je ne l’ai avoué à personne. Même ma femme et mon poulain Bakir Ben Aissa l’ignoraient, à tel point que Ben faillit parier son salaire d’un mois à un de ses copains qui prétendait que je courrais le marathon. Pour donner à mes amis des espoirs que j’aurais pu décevoir ? Pour attirer sur moi le mauvais sort ?
Il avait suffi que je pense à ce sacré marathon pour que je me trouve cloué au lit par une sciatique, en 1952.

Mimoun entre dans les faubourgs de Melbourne ! Il reste cinq kilomètres à parcourir. (...) Il vole vers la victoire.

Et oui ! c’est en 52, après les Jeux d’Helsinki, que l’idée du marathon m’a chatouillé pour la première fois. Zatopek l’avait bien fait. Pourquoi pas moi ? L’idée me séduisait, si vous voulez, mais il était bien trop tôt pour y songer sérieusement. La meilleure preuve c’est que, l’année suivante, je crus, souffrant toujours des jambes, que ma carrière était bel et bien finie.
En tout cas, je ne pensais plus au marathon. C’est à la fin de la dernière saison que je me remis à y songer. Si j’ai couru à Alger contre le record de l’heure de Jean Bouin, c’est surtout dans le désir de me soumettre à un test. Le résultat fut déplorable. J’avais certes battu le record, mais j’avais tellement souffert des jambes sur cette piste trop dure, que je tirai de l’expérience une conclusion formelle :
« Pas la peine de me faire d’illusions. Sur le macadam, je ne tiendrai jamais la distance. »
N. i, ni… bien fini. Je renvoyai le marathon aux oubliettes.
L’hiver passa et je gagnai le Cross des Nations. Alors, à nouveau, l’idée du marathon m’effleura.
« Je marche, nom d’un chien ! pensai-je. Peut-être cela vaut-il tout de même le coup d’essayer ».
Cet été, en Finlande, j’achetai une paire de souliers spéciaux pour le marathon. Il avait suffi que je fasse cette emplette pour me retrouver sur le flanc, avec un déplacement de vertèbres. Décidément, c’était le mauvais œil ou quelque chose d’approchant. En tout cas, je mis les souliers dans un placard. Cette fois, les carottes étaient cuites.
Mais il faut croire qu’il y a quelquefois des miracles. Gaston Meyer l’écrivait ici il y a quelque temps. Et j’ai bien pensé à son article pendant le marathon.
Il avait été l’un des premiers, au mois de septembre dernier, à me demander de courir le marathon, en m’assurant que j’avais mes chances. Je ne lui avouai pas que, moi aussi, depuis bien longtemps, je songeais à ce marathon. À ce moment-là certes, j’avais repris confiance. Mais je n’étais pas capable de courir plus de vingt kilomètres par jour à l’entraînement. Je ne savais pas si je pourrais tenir 42 kilomètres. J’étais dans le flou.
J’avais donc besoin d’un test sérieux. C’est pourquoi j’allai courir à Lyon sur 20 kilomètres. Pour ça et un peu pour autre chose aussi. On avait écrit, après mon record de l’heure d’Alger, que j’avais « volé » ce record, parce que j’avais été aidé par plusieurs entraîneurs. Plus tard, on avait dit que j’étais « fini ». Ça me restait sur le cœur. Je ne suis pas homme à aller me plaindre. Je voulais seulement faire voir à tous ceux qui m’avaient dénié la valeur pleine et entière du record que j’étais capable de faire mieux encore.
C’est au soir de la course de Lyon que je pris ma décision : j’allais courir le marathon, quoi qu’il arrive. J’aurais été capable, ce jour-là, de courir 19 km 800 dans l’heure, à la lutte, ou 19 km 500 en courant seul, mais à fond. Et je me dis qu’après tout je n’aurais pas de mal à courir 18 km dans la première heure du marathon, sans me fatiguer. Après, on verrait bien.
La suite, vous la connaissez plus ou moins. À Melbourne, je retrouvai mon vieil ami Zatopek, et tous les gars de la nouvelle génération. À l’entraînement, tous venaient galoper avec moi : les Américains, dont mon copain Kelley, les Australiens, Mihalic, Zatopek. Seuls les Russes se tenaient à l’écart.
Trois jours avant la finale du 10 000 m, je partis reconnaître le parcours du marathon, avec Mihalic. Il s’était reposé pendant deux jours et courait contre la montre. Moi, j’n’étais venu là que pour voir la route et le paysage. Il m’a fait tirer la langue, le bougre. Nous avons couvert la première moitié du parcours en 1h 8’, après être passés aux 20 km en 1h 5’. Vous pensez si j’avais confiance.
Je ne suis pas émotif, généralement. Cette fois, j’avais un cœur de lion. Je n’espérais pas gagner. Mais j’étais bien décidé à m’accrocher, et à monter sur le podium une quatrième fois avec de l’argent ou du bronze dans la main.
Avant, il me fallait courir le 10 000 mètres. Je savais que Kurs imposerait un train d’enfer dans la bagarre avec Pirie. Je savais aussi que Zapotek et mes autres adversaires se réserveraient pour le marathon. Je n’ai donc fait le 10 000 que comme course d’entraînement. Deuxième en 30’, au petit trot, il ne m’en fallait pas davantage.
Le soir même, j’annonçai à mes copains de l’équipe de France que je m’étais décidé à faire le marathon. C’est le parcours le plus long que j’aie jamais couvert, d’une seule traite, à l’entraînement. Les jambes tenaient. Moi aussi, nom d’une pipe, j’allais tenir.
« Les vingt premiers kilomètres sont faciles, me dit Zatopek. Mais fais attention à la suite. Aux trente et trente-cinquième kilomètres, c’est terrible ».
Et, avant la course, Émil me dit encore :
« Il faudra surveiller les Russes. Ils sont forts, très forts ».
Zatopek ne pensait pas à Mihalic. Il ne craignait que les Russes… et moi. Mais moi, je craignais tout le monde.
Au matin de la course, j’étais terriblement bien. Un docteur m’examina, prit mon pouls, et fit une moue ; j’ai failli être pris de panique. Il me demanda mon âge :
« 36 ans », dis-je. « Oh ! », répliqua-t-il.
« Quoi ? No good ? », bondis-je.
« Very good, very good », dit le toubib.
Vous pensez : mon pouls battait à 37 coups-minute, comme à l’époque de meilleure forme.
Sur la ligne de départ, j’avais fait mes deux prières, comme avant chaque course : l’une à sainte Thérèse de Lisieux, ma patronne, l’autre pour ma mère, une sainte.
Et nous partîmes. Je ne pensais qu’à une chose : prendre la bonne roue. Cependant que Zatopek restait dans la foulée des Russes, je suivais, moi, tous ceux qui tentaient de s’échapper. D’abord, Zatopek, qui fit une tentative au dixième kilomètre. Puis Oksanen. Puis les Russes. Et enfin Kelley, l’Américain, qui démarra dans une côte, à mi-parcours. Lorsque je le sentis faiblir, je le relayai. Ma course était facile, ma foulée économique. Il était derrière moi.
« Come on, Joe, come on », lui dis-je en faisant un signe de la main. Kelley était l’un des favoris. Je pensais qu’il me relaierait. Mais lorsque je me retournai, il avait craqué et partait à la dérive.
Je restai seul, tout seul. Il ne me restait qu’à tenir.
Je l’ai dit, je crus à ce moment à ma victoire. Mais j’eus aussi un moment de panique. Quoi ? Ces hommes qui étaient du métier m’avaient laissé partir, moi, un débutant. Ça n’était pas croyable. Ils voulaient sans doute que je m’use. Ils allaient revenir sur moi.
Alors, j’eus peur. Mais je n’avais pas le choix. Je ne souffrais pas trop. J’allais jouer mon va-tout.
Vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe sous un crâne de coureur dans un pareil cas. Je pensais à ma mère, à ma femme, à ma petite fille. Pour elles, je voulais gagner. Je pensais à ceux qui m’avaient fait confiance. Pour eux, il fallait tenir. Je pensais à mon avenir, au chèque que, tous les mois, j’envoie à ma mère, à mon modeste logement de Paris, qui ne serait plus suffisant maintenant que nous étions trois. Pour cela aussi, il fallait que je tienne.
Lorsque, sur le chemin du retour, je croisai les coureurs qui n’étaient pas encore parvenus à mi-course, je fis un violent effort sur moi-même pour sourire. Passant devant les deux Russes Ivanov et Filine, qui couraient côte à côte, je leur adressai un large salut de la main. Je jouais la comédie, je voulais saper leur moral. Ils n’eurent ni la force, ni l’envie de me répondre. Cela me donna des ailes. Je croisai aussi Zatopek. Sa foulée devenait étriquée, il grimaçait douloureusement. Mon moral à moi était formidable.
Je me parlais : « Ils sont aussi forts que moi dans les descentes, tu ne peux les battre que dans les côtes ». Et j’abordais toutes les montées en serrant les dents. « Tu peux leur prendre deux mètres dans celle-là, dix dans cette autre ». Je luttais, je grignotais. Je n’étais pas renseigné sur mon avance exacte. Je courais en aveugle. Mais j’étais formidablement lucide.
Puis, brusquement, vint la défaillance. Ce fut comme un coup de massue que je reçus sur la tête. Je ne vis plus rien. Je pris le pont qui était à 12 km de l’arrivée pour celui qui n’est qu’à 700 mètres du but. Les cris de la foule m’assourdissaient. J’étais sur le point d’étouffer. J’avais l’impression que ma gorge était un trou d’aiguille. Je cherchais l’air sans le trouver. Et les motards, devant moi, me remplissaient les poumons de poussière et de gaz carbonique.
Pour la première fois, je souhaitai alors que les gars derrière reviennent sur moi. Je ne suis pas l’homme des courses solitaires.
« Pourvu qu’ils reviennent, disais-je. Je pourrai m’accrocher, lutter avec eux, décrocher une médaille en serrant les dents ».
Lutter contre les autres n’est rien. Lutter contre soi-même, contre sa propre défaillance, est terrible.
Cela dura trois kilomètres. J’arrachai de ma tête le mouchoir qui m’écrasait comme un poids d’une tonne. Je le jetai vers la foule et une fille fraîche et jolie l’attrapa au vol. C’est alors que je retrouvai mes esprits. Le coup de barre avait été terrible, mais je retrouvai mes jambes. J’avais eu l’impression de faire des foulées de 20 centimètres. Maintenant, je courais facilement à nouveau. Et je me remis à lutter pour qu’ils ne reviennent pas sur moi.
Sur le bord de la route, personne ne criait mon nom. On criait : « Vive la France, come on, France ! ». Un groupe chantait la Marseillaise. Je crois que c’étaient des Français.
Je volais, littéralement. J’approchais du stade. La clameur s’amplifiait. J’étais un squelette courant. J’étais sourd, j’étouffais, mais j’étais lucide. Je vis le stade, je traversai le tunnel, j’entendis l’explosion de 100 000 voix, je pensais à la Marseillaise que j’allais entendre, qu’on allait jouer pour moi. Ce fut la plus belle minute de ma vie.

Ces vieilles jambes de 36 ans ont gagné le match de leur vie.

On m’a reproché mes gestes de mauvaise humeur après l’arrivée. Bien sûr, j’ai repoussé les cinéastes, les officiels qui se préparaient à m’étouffer. Il fallait que je reprenne mon souffle. Je ne sais pas comment j’ai pu récupérer aussi vite. Lorsque Mihalic pénétra dans le stade, j’étais déjà mieux, et je suis allé l’applaudir sur la ligne d’arrivée. Cinq minutes après ma course, mon pouls battait à 65 coups-minute. Dix minutes plus tard, il était à 55.
Robert Oubron devait me raconter ce soir-là qu’il avait été accueilli aux accents de la Marseillaise, dans un bistro, sur le parcours. La petite Catherine Capdevielle, touchante, me dit :
« Merci pour la Marseillaise, Alain. Maintenant nous existons pour eux ».
Des phrases comme celle-là valent tous les efforts.
Zatopek aussi était venu m’embrasser. Je sens encore sur ma joue le contact de sa peau moite et de sa barbe dure.
Mon seul regret sera qu’il n’ait pas terminé deuxième, juste derrière moi. C’est comme ça que, normalement, tout aurait dû se terminer.
Et maintenant ?
J’ai presque 36 ans, une femme et un enfant. Il est temps que je songe à mon avenir. On m’a promis un poste de professeur de sport. Ce n’est pas la première fois. J’espère pourtant que mes vœux soient exaucés.
Mon rêve est de léguer désormais aux jeunes coureurs qui voudront bien s’entraîner avec moi tous les secrets que j’ai pu recueillir au cours d’une longue carrière, tout ce que j’ai appris en observant les autres et en m’étudiant moi-même. Déjà, je m’occupe de Ben Aissa et de Jazy. J’aimerais pouvoir faire un travail comparable à celui de cet homme remarquable qu’est Louis Gérardin.
L’entraîneur moderne doit pouvoir courir avec ses hommes. Gérardin le prouve : il est encore capable de battre au sprint ses meilleurs élèves, Rousseau compris. Moi aussi, je courrai avec mes élèves. C’est pourquoi je n’abandonne pas la compétition. Je ne ferai pas de cross-country cet hiver Je veux me reposer, ne plus penser à la course à pied pendant quelque temps.
Mais l’an prochain, je courrai encore sur piste. Sans ambition parce que j’estime que ma carrière d’athlète s’est virtuellement terminée le 1er décembre 1956 à Melbourne. Mais avec un désir : celui de continuer à servir l’athlétisme, le sport, et mon pays. »
Fin du récit

L’état d’épuisement d’Émil Zatppek à l’arrivée montre la difficulté du marathon de Melbourne, couru sous un soleil de plomb alors que, la veille, un vent glacial soufflait. La température est alors passée de 10 à 30 degrés.

SECONDE PARTIE : AUTRES DOCUMENTS

Le Miroir des Sports du 3 décembre 1956

Alain Mimoun fait la "une" du Miroir des Sports du 3 décembre 1956 dont l’"envoyé spécial" est Roger Debaye..


« Après son prodigieux effort sur les 42 km 185 du marathon, Alain Mimoun avait anxieusement attendu l’arrivée de Zatopek et ne s’était rasséréné qu’en constatant qu’il n’avait pas battu son adversaire de toujours sur l’abandon de ce dernier. Ayant reçu les cordiales félicitations de son grand rival (pourtant bien effacé dans l’épreuve), il s’enveloppa d’une couverture et, les pieds surélevés pour faciliter la circulation sanguine, il prit un repos bien mérité. »

Alain Mimoun sur la plus haute marche du podium.
Le palmarès d’Alain Mimoun au soir du 1er décembre 1956.

À Bourg-en-Bresse

Le Stade Louis Parant sur lequel Alain Mimoun a enchaîné ses premières foulées. À droite : Henri Villard ?
Les emplacements du casernement d’Alain Mimoun et du "Stade Louis Parant".
Après la défaite de juin 1940, un premier rendez-vous rassemble une centaine d’athlètes sur le Stade Louis Parant, le dimanche 15 septembre 1940. Le mot "marathon" est prémonitoire d’un étonnant destin.
À Bourg-en-Bresse le 21 juin 2003, Alain Mimoun aux côté du maire Jean-Michel Bertrand pour l’inauguration de la "Rue Alain Mimoun" dans le quartier du Pont-des-Chèvres, à proximité du "Stade Louis Parant".
Le 21 juin 2003, Alain Mimoun retrouve la piste de ses débuts, sur le "Stade Louis Parant".
Le 21 juin 2003, Alain Mimoun en compagnie des dirigeants et des athlètes de l’"Alouette des Gaules".

Documents rassemblés par Rémi Riche

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