CHALEURS ET SÉCHERESSES EN BRESSE ET REVERMONT

Les étés paraissent de plus en plus chauds et secs. Qu’en était-il autrefois ? Les températures estivales atteignaient-elles les hauteurs d’aujourd’hui ? Comment nos aïeux ont-ils réagi face aux aléas climatiques et au manque d’eau ?

PREMIÈRE PARTIE : AU TEMPS DES TÉMOIGNAGES

Préambule

Depuis l’Antiquité, les hommes se sont intéressés au temps et ont tenté de le prévoir. La météorologie scientifique est née au XVIIe siècle avec les premiers instruments de mesure, en particulier le baromètre et le thermomètre. Depuis, les savants cherchent à mieux comprendre les phénomènes météorologiques et à les prévoir.

À Paris et en France

Pour ce qui concerne les été chauds et sans remonter au-delà de la Révolution, l’été de 1793 fut l’un des plus singuliers (...), en juin, on faisait encore du feu dans les appartements mais, le 4 juillet, la chaleur commença et, à partir du 8, elle fut si excessive pendant le reste du mois que le thermomètre monta à Paris jusqu’à 38 degrés [38,4° le 8 juillet].
En 1800, le soleil fut si ardent que des incendies s’allumèrent sur plusieurs points. En 1811, après la gelée d’avril, la chaleur fut si grande que la vigne repoussa et que le vin fut délicieux. En 1822, on put vendanger dans le département de Haute-Saône dès le 19 août. En 1826 et 1834, Paris eut, chaque fois, cinquante jours de chaleur extraordinaire. L’été de 1842 fut suffocant.
Ces informations émanent de l’Observatoire de Paris. Qu’en est-il en Bresse ? Après sa création, la presse locale est la source d’information. Aussi des sécheresses sont-elles évoquées en août 1818, juin 1822, juillet 1825, août 1826 puis, plus longuement en 1832.

La sécheresse de 1832 dans l’Ain

Le 7 août 1832, le Courrier de l’Ain affirme que « la chaleur qui a commencé le 23 juin, a continué sans relâche jusqu’à ce jour. La sécheresse est sans égale, les prairies sont brûlées. Les bestiaux, ne trouvant plus de quoi se nourrir sur les montagnes, en sont redescendus. » Plus loin, il annonce que « la pluie est venue enfin ; malheureusement, elle n’a duré que quelques heures et n’a mouillé que la surface du sol altéré. Le cultivateur peut-il encore espérer que quelques-unes de ses récoltes s’améliorent s’il vient à pleuvoir de nouveau ? Tout ce qui reste vert est susceptible d’amélioration par une pluie prochaine mais les avoines et les orges, le maïs et les pommes de terre, les pois, les vesces, etc, dont les tiges sont sèches, ne peuvent plus reprendre la vie qu’ils ont perdue. »
La pluie a été insuffisante et, dès le 11 août 1832, le préfet de l’Ain, « vu les réclamations formées par les meuniers sur la Veyle, sur la Reyssouze et sur plusieurs cours d’eau (...), que les prises d’eau pour l’irrigation des prés réduisent les usines [moulins] à l’impossibilité de moudre (...), considérant ce temps de sécheresse extraordinaire, [le préfet] arrête que l’usage des prises d’eaux pour l’irrigation est interdit, jusqu’à nouvel ordre, sur les rivières de la Veyle et de la Reyssouze (...). MM. les maires dresseront, ou feront dresser, des procès-verbaux contre les contrevenants ».

Par sécheresse, le débit de la Reyssouze est insuffisant pour irriguer et actionner les moulins. Avant, ici en 1898, le bassin de la source était rectangulaire.

Quelques jours plus tôt, pour« obvier à la disette des fourrages », le préfet a obtenu, de l’administration des forêts, que « les herbes provenant des clairières qui existent dans les bois communaux du département » soient extraites sous certaines conditions.
Le 21 août, le Courrier de l’Ain écrit encore : « La prolongation de la sécheresse devient une calamité pour les habitants des campagnes. Tout espoir de faire des recoupes ou regains est absolument vain ; la récolte des menus grains sera presque nulle sauf celle du maïs dans les bonnes terres. (...) La sécheresse dure depuis 63 jours. Elle ne peut être comparée qu’à celle de 1793 ou à celle de 1800 ».
Quelques orages et ondées surviennent, notamment à la mi-septembre. Au 4 octobre 1832, le Courrier de l’Ain évoque la situation agricole : « dans quelques endroits, on a fauché du regain. Dans les terres argileuses, on a commencé les semailles (...). Les vignes ont singulièrement profité de la continuation du beau (...). Là où on a été obligé d’arracher les pommes de terre, on se plaint de leur petitesse (...). Il y a bien des années que la récolte des fruits d’automne n’a pas été aussi abondante. »
En dehors de la sécheresse, la France de 1832 a été frappée d’une épidémie de choléra, qui se diffuse au printemps, à partir de Paris. Lyon et ses environs ont été atteints.

Du pain plus cher

Les années suivantes sont marquées plus par des épisodes de manque d’eau que de véritables sécheresses. Le printemps 1834 est faible en pluviométrie mais « les céréales ont repris vigueur, comme par enchantement à la suite des pluies abondantes de la première quinzaine de mai. Les seigles et les froments surtout sont magnifiques ». Ensuite, « une succession rapide de chaleurs étouffantes et de pluies bienfaitrices » permettra des productions agricoles abondantes dans les contrées « épargnées par des orages presque perpétuels [1] ».
Les sécheresses influent sur le débit des cours d’eau. Déjà en juin 1822, le prix du pain avait été augmenté pour compenser les frais de déplacement des boulangers « obligés d’aller faire moudre [leurs grains] sur la rivière d’Ain et la Veyle ». La situation se renouvelle en août 1839 à cause de « la sécheresse qui tarit nos ruisseaux et nos rivières et arrête la mouture, qui ne s’obtient qu’à grands frais. L’autorité a sagement fait avertir les citoyens que lorsque la sécheresse aurait cessé, le prix du pain reviendrait au taux ordinaire [2] ». »
Au cours du printemps 1840, « la sécheresse interrompt la navigation du Rhône  ». La pluie arrive et, selon l’expression populaire, elle est une "pluie d’or" car elle « ranime la végétation arrêtée par la sécheresse et dissipe ainsi complètement les craintes de disette [3] ».
Il est à noter que l’automne 1840 connaît la plus haute inondation, de tous les temps, sur les bassins du Doubs et de la Saône, et Lyon sera noyé sous les eaux [4].

Une diligence renversée en 1842

En juin 1842, « la déplorable sécheresse, qui nous afflige depuis plus de six semaines, continue à régner dans nos contrées. Outre l’absence de pluie, si contraire à la végétation, une bise dévorante souffle parfois sur nos campagnes et cause un tort immense à tous les produits. (...) La plupart des cours d’eau de moyenne grandeur sont à sec. (...) La nécessité d’abreuver les animaux oblige les habitants de plusieurs communes à conduire, chaque jour, leur bétail à 4 ou 5 kilomètres de distance ».
Ainsi, du 14 avril au 19 juin, à l’exception de quelques heures au mois de mai, il n’est pas tombé de pluie. Un orage met fin à cette situation et « sur le territoire qui s’étend de Saint-Trivier à Mantenay, une grêle énorme a tellement haché les blés, dont la maturité était fort avancée, que les cultivateurs ont déjà mis la charrue dans les champs les plus dévastés. Le désastre s’est étendu sur les communes environnantes de Courtes, Curciat, Saint-Nizier, Servignat, Vescours. Il a été moins grand dans le canton de Montrevel où la grêle était plus mêlée à la pluie. L’orage était si violent que les branches des arbres ont été cassées ou arrachées et quelques toits enlevés. (...) Il est cruel de voir succéder à la sécheresse le fléau de la grêle, cette détresse du laboureur [5] ».
La chaleur persiste et, au début de septembre, « un orage violent, accompagné de roulements incessants de tonnerre, est venu interrompre, cette nuit, une sécheresse trop prolongée, qui laisse à notre agriculture de grands vides à combler. (...) La récolte de maïs, si importante pour la Bresse, a commencé depuis quelques jours et elle est fort loin d’être satisfaisante ».
Durant cette même nuit, l’orage a effrayé les chevaux de la diligence de Strasbourg à Lyon « qui a versé, vers trois heures du matin, à trois kilomètres avant Saint-Paul. Sa marche a été retardée tout au plus de deux heures, tant les secours ont été empressés pour relever la voiture et son chargement qui était énorme. La voiture était conduite par un postillon de Bourg et pas un des voyageurs, au nombre de quatorze, n’a eu le moindre mal [6] »
Pour des observateurs, seule « l’année 1793 peut être comparée à celle de 1842 pour la continuité de la sécheresse et de la chaleur ».

Au XIXe siècle, par temps de sécheresse, un phénomène hydrologique assez bizarre survenait à Lent : deux sources grossissaient dans la prairie.

Un deuxième échenillage en 1861

L’un de ces observateurs est l’érudit burgien Charles Jarrin (1813-1900) de la Société d’Émulation de l’Ain. Il effectue des relevés météorologiques et, selon son avis, les sécheresses ne sont pas rares dans notre région. Durant douze années, il en a noté sept qui ont duré 60 jours en 1844 ; 76 jours en 1846 ; 31 jours en 1849 ; 46 jours en 1851 ; 93 jours en 1852 ; 55 jours en 1854 et 54 en 1856.
Toutefois, les conséquences sont bien différentes d’un épisode à un autre. La sécheresse de 1844 intervient au printemps et les ondées du solstice d’été sont « une véritable pluie d’abondance pour plusieurs récoltes [7] ».
Le mercredi 5 août 1846, Bourg connaît « la plus forte chaleur de l’année. Le thermomètre marque, à midi et à l’ombre, 36 degrés ».
En 1847, la pluie met un terme à une longue sécheresse, fin novembre. En août 1849, « dans la montagne, les récoltes ont souffert d’une sécheresse qui a duré 45 jours. (...) La Bresse, et surtout les environs de Bourg, sont, au contraire, d’une verdure remarquable ». En août 1850, la pluie est intermittente et peu répartie : « à Vonnas, pas une goutte d’eau ; à Bourg, distant de 20 kilomètres, il a plu à la fin de juillet puis dans les premiers jours d’août ; aussi, les champs et les jardins y sont-ils très prospères tandis qu’à Vonnas, tout grille ».
La longue sécheresse de 1852, commencée au printemps, a été entrecoupée de pluies et les récoltes ne sont aussi mauvaises qu’on le craignait. Le thermomètre est néanmoins monté à 36 degrés le 23 juillet 1852.
La presse locale signale encore des épisodes de sécheresse en avril et septembre 1854, du 24 juin au 3 août 1856 (avec néanmoins 24,5 millimètres d’eau), en septembre 1856, en avril et août 1857, en juin 1858, ou encore en août 1859 (90 jours de chaleur).
Une énième sécheresse commence au printemps de 1861, se prolonge durant l’été et, le 6 septembre 1861, le préfet prend un arrêté pour prescrire un nouvel échenillage car « les chaleurs et la sécheresse ont favorisé une deuxième ponte des chenilles qui menacent de dévaster de nouveau les arbres et les buissons ».
Les conséquences concernent aussi les habitants lorsqu’ils ne disposent que d’un puits seulement alimenté par les eaux pluviales. Durant les sécheresses, l’eau raréfiée se brouille de matières en suspension. Le problème est identique pour les mares, pour les animaux. Aussi le cultivateur est-il toujours à la recherche d’une meilleure source.

Lors d’une sécheresse prolongée, l’abreuvage des animaux est une difficulté supplémentaire ; ici, un troupeau au bord de la Reyssouze (en arrière plan).

Bourg est préoccupé

En définitive, les sécheresses sont assez coutumières et, en 1856, Charles Jarrin constatait : « après le solstice et les pluies qui l’accompagnent d’ordinaire, nous avons presque régulièrement ici quinze ou vingt jours les plus chauds et les plus secs de l’année. Ils achèvent de mûrir les blés et permettent de les couper. Ces beaux jours sont quelquefois interrompus, quelquefois suivis par deux ou trois pluies d’orages brusques et copieuses qui détrempent le sol et permettent de labourer et semer les blés noirs et les raves. Quand ces pluies manquent ou sont insuffisantes, il y a sécheresse [8]. » De 1842 à 1851, Charles Jarrin a établi que la pluviométrie annuelle était de 1 109 mm à Bourg.
Comme le climat et le bocage permettent la polyculture, la Bresse est rarement en difficulté, grâce à l’étalement des plantations et à l’adaptation des agriculteurs aux aléas météorologiques. Une récolte insuffisante d’une variété est généralement compensée par une autre d’une autre saison. Seule la pénurie de fourrages peut conduire un paysan à vendre une partie de son bétail. La vie quotidienne reste néanmoins difficile pour tous et, pour préserver le beurre, les fermières le descendent, dans un sceau, au fond des puits.
Les nuages arrivent enfin et, dans une atmosphère lourde, les sécheresses se terminent souvent par un orage. « De violents coups de tonnerre, précédés de formidables éclairs, ont ébranlé les nuages et d’abondantes averses sont tombées sur notre ville et ses environs [9] ».
Leur répétition préoccupe aussi la ville de Bourg qui souhaiterait distribuer de l’eau potable dans tous ses quartiers, même en été. Le 11 février 1865, le conseil municipal constate que « la sécheresse de l’année dernière a fait ressentir encore plus vivement la nécessité d’une amélioration ». Les sources, sondées en octobre 1864, n’ont pas répondu aux espérances pour pouvoir offrir « au moins une moyenne de 50 litres par habitant et par 24 heures ». En conséquence, un crédit est voté pour rechercher d’autres sources [10].

DEUXIÈME PARTIE : UN SERVICE MÉTÉOROLOGIQUE

Appel à l’École normale

L’évocation des sécheresses se base plus sur des témoignages que sur des relevés scientifiques. Les renseignements sont insuffisants. D’ailleurs, la France n’a pas de service météorologique et il faut le naufrage de la flotte, en novembre 1854 durant la guerre de Crimée, pour que le directeur de l’observatoire de Paris, Urbain Le Verrier (1811-1877) « convainc Napoléon III de créer un service météorologique destiné à avertir les marins de l’arrivée des tempêtes [11] ».
En 1864, il propose au ministre de l’Instruction publique de faire exécuter, dans les écoles normales primaires, des observations météorologiques précises et régulières, l’achat et l’installation des instruments nécessaires étant à la charge des Conseils généraux. Ces mesures auront aussi l’avantage d’aiguiser le sens de l’observation des élèves-maîtres.
L’Ain applique ces directives et l’École normale primaire de Bourg consigne ses observations à partir du 1er mars 1865. Les mesures sont faites six fois par jour, à intervalles de trois heures, de six heures du matin à neuf heures du soir. Les relevés concernent la température, la pression atmosphérique, la direction et la force du vent, la nature des nuages et la pluviométrie journalière. Sous l’égide de l’Observatoire de Paris, avec un contrôle annuel, ces observations sont consignées durant de longues années [12], sans discontinuité, même pendant les vacances scolaires. Elles constituent une source fiable pour les climatologues et elles sont reprises pour la suite de cette chronique et les tableaux annexés.

Des appareils pour les mesures météorologiques, ici à Ambérieu-en-Bugey, à la fin des années 1960.

Des observations cantonales

Le directeur de l’Observatoire obtient l’accord du ministère de l’Intérieur pour organiser parallèlement un réseau d’observations météorologiques cantonales (selon les termes des directives). Le volontaire choisi dans chaque commune envoie, chaque semaine, ses observations au délégué cantonal qui lui-même les transmet à une commission départementale. Celle de l’Ain est mise en place par le préfet, le 9 octobre 1865.
« Cette commission a pour mission principale de contrôler les renseignements qui sont fournis par les observateurs, de les colliger [réunir] et les grouper dans des tableaux d’ensemble, de tracer, sur la carte du département, la marche des orages avec indication des effets produits, de dresser tous les documents utiles pour tirer de cette étude les résultats attendus au point de vue des divers intérêts qu’elle embrasse [13]. »
En somme, il s’agit de faire des prévisions météorologiques par similitude, en se basant sur des observations précédentes. L’objectif est louable mais les archives ne conservent que des résultats de l’année 1866. À l’époque, les informations sont acheminées par des piétons ou des courriers (en voiture à cheval) et elles sont traitées "manuellement".

La mise d’un service cantonal, en plus des relevés effectués à l’École normale primaire de Bourg.l’
L’orage du 29 juin 1866 avec de la pluie (o) ; de la grêle avec des dégâts (●), sans dégâts (+) ; de la foudre (#).

Toujours des sécheresses

Désormais, ces mesures précises sont complétées par les commentaires de la presse locale. Le 26 juin 1865, le Journal de l’Ain évoque une sécheresse qui désole les cultivateurs et des températures de 32 à 34°, malgré le vent du nord. Effectivement, l’École normale ne relève aucune pluie du 3 au 28 juin et note des températures supérieures à 31° du 20 au 25 juin (34,2°). Il pleut durant l’été mais plus du 31 août au 9 octobre (sauf 4 mm le 9 septembre).
Cette sécheresse automnale « a fait tomber les feuilles des arbres de nos promenades » ; « le niveau des eaux de la Saône s’est tellement abaissé que les bateaux à vapeur, malgré leur faible tirant d’eau, ont été obligés d’interrompre leur service » ; « le prix des bœufs et des vaches de travail a beaucoup baissé dans nos foires. Nos animaux se vendent difficilement à cause de la rareté et de la cherté des fourrages [14] ».
Un épisode de chaleur est signalé à l’été 1868 avec des températures supérieures à 32° du 19 au 27 juillet et un maximum de 35,1° le 24 juillet 1868. La période du 3 juin au 14 août est entrecoupée de pluies bienfaitrices pour les cultures. À partir du 9 août, les trois jours à plus de 33,5° relancent l’inquiétude mais, le surlendemain, arrivent quatre jours d’averses (41,5 mm). Un an plus tard, juillet 1869 compte cinq jours à plus de 33°.

Chaleur, sécheresse et guerre en 1870...

L’année 1870 est particulière. Avril, mai et juin ne totalisent, ensemble, que six jours de pluie. Avril a connu des températures supérieures à 25°. Mai varie des gelées blanches du 5 au 7 aux températures élevées du 18 au 23, à plus de 30°, dont quatre jours à plus de 33°. Du 1er juin au 11 juillet , il ne tombe que 6 mm d’eau le 18 juin et 12 mm le 8 juillet.
Deux institutions réagissent à cette situation. Le 4 juillet 1870, le préfet, à la demande de nombreux maires face au danger du manque d’eau et du risque de maladies épizootiques pour les animaux domestiques, prend un arrêté pour interdire « les prises d’eau, pour les irrigations dans les biefs et cours d’eau du département »
Ensuite, dès son retour à Belley le 20 juillet 1870, l’évêque demande de prier pour la paix (voir ci-dessous) et incite les curés à organiser, « à partir de dimanche prochain, pendant trois jours consécutifs, le matin ou le soir, une procession solennelle depuis l’église jusqu’à une croix ou une statue de la Sainte Vierge (...) pour que Dieu daigne mettre un terme à cette sécheresse désolante [15] ».

La météorologie du 24 juillet 1870 à Bourg avec les six relevés de température. Le maxima de 39,5° (à droite), est sans doute la température la plus élevée jamais observée à Bourg.


La période de 41 jours compte vingt jours à plus de 30° avec des maximums de 36,5° le 16 juin et 38,5° les 6 et 8 juillet. Après, il fait même 39,5° le 24 juillet 1870.
Ensuite, en septembre, la température ne s’abaisse jamais en deçà de 20° et il ne pleut pas du 8 septembre au 8 octobre. En définitive, avec 586,1 mm, l’année 1870 accuse un déficit de pluviométrie d’environ 40 % [16].
Par ailleurs, en cette année 1870, Napoléon III a engagé la France dans la guerre contre la Prusse le 19 juillet 1870. Il est fait prisonnier le 2 septembre, l’Empire sombre mais la guerre se poursuit. Le traité de paix n’est signé que le 10 mai 1871 à Francfort et Paris est en insurrection (la Commune), du 18 mars au 27 mai 1871.

L’École normale note parfois les événements du quotidien.
Dans un paysage sans élévation faisant office de paratonnerre, les orages du temps passé sont d’une grande violence.

... et en 1871

L’année 1871 est encore plus contrastée. Au cours du mois de janvier, la température est constamment négative, avec moins 19,5° le 3 janvier. Le printemps est correctement "arrosé" mais, ensuite, du 30 juin au 7 septembre, il ne pleut que le 16 août (2,8 mm). Un vague de chaleur à plus de 30° s’étend du 4 au 19 juillet avec 37° le 7 et 37,5° le 10 juillet. Si le mois d’août est moins chaud, septembre débute par cinq jours à plus de 30,5° (32,8 le 3 septembre). Il pleut fort peu en novembre et pas du tout en décembre. La pluviométrie de l’année 1871 s’élève à 521,8 mm, en déficit de 48 % sur la moyenne annuelle.
Le Bulletin agricole d’octobre 1872 notera que « les deux années exceptionnelles de sécheresse, qui ont précédé 1872, ont obligé le cultivateur à se défaire de la majeure partie de son bétail, à cause de la disette du fourrage. Le vide s’est fait peu à peu dans les étables ».
Comme année de référence, 1871 est moins citée que 1870. Est-ce la guerre ou se situe-t-elle, comme les suivantes, dans un cycle où les étés sont fortement marqués ? Aussi juillet 1872 connaît-il une séquence de fortes chaleurs, à plus de 33°, du 22 au 29 juillet (maximum 35,8°), dans une période de 35 jours où il ne tombe que 6,8 mm d’eau, en deux fois. Le tableau ci-après permet de mieux juger.

De la sécheresse encore en 1881...

En 1881, il ne tombe que 311 mm de pluie durant le premier semestre et 17 mm pour la période du 27 juin au 14 août. Durant celle-ci, les trois premières semaines de juillet comptent 17 jours à plus de 30° avec des pointes à 37° les 3, 18 et 20, et surtout 38° le 19 juillet. Cette journée sera l’une des plus chaudes jamais enregistrées à Paris (38,4°).
La sécheresse est générale, « la chaleur torride règne sur tous les points de France depuis plus d’un mois ». L’Ain est l’un des huit départements cités dans un bulletin national agricole. Il est écrit que, « dans l’Ain, la récolte de blé ne répond pas aux espérances. Qualité et quantité laissent à désirer. L’absence totale de pluie ne permet pas de semer les sarrasins [blés noirs]. En un mot, la sécheresse désole les agriculteurs [17] ». Les animaux de ferme souffriront du manque de fourrage et la chaleur est déjà funeste aux poissons dans les cours d’eau et les étangs non bordés d’arbres.
Durant cet été particulier, l’École normale primaire note un tremblement de terre dans la nuit du 21 au 22 juillet avec deux secousses. « La première a fait craquer quelques maisons, la seconde, une demi-minute plus tard, a été plus violente ».
Le thermomètre monte à 34,8° le 1er août et à 36,5° le 6 août. À partir du 17 août, les pluies auraient permis de belles récoltes automnales s’il n’avait pas gelé précocement, les 6 et 7 octobre, puis du 17 au 19 octobre (-3°). Les haricots, tomates, courges, blés noirs surtout sont "cuits" et perdus.
Au 31 décembre, l’année 1881 ne totalise que 90 jours et 747 mm de précipitations. Le déficit est de 28% car, pour les années de 1873 à 1893, Frédéric Tardy de la Société de géographie de l’Ain a établi une moyenne annuelle de 1 044 mm, pour Bourg.

... et toujours en 1893 !

Avec également 90 jours et 768 mm, 1893 ressemble à 1881 mais laissera un souvenir plus marqué car le gouvernement sera amené à prendre des dispositions particulières.
Déjà, après un mois de janvier froid (26 jours de gelée), il ne pleut pas du 17 mars au 21 avril mais il gèle encore du 19 au 21 mars (-3,5°) et le 15 avril (-1°). Les quelques ondées de mai et juin sont insuffisantes pour compenser la sécheresse de printemps qui entraîne une baisse des gages lors de l’habituelle louée des domestiques qui se tient fin juin à Louhans (Saône-et-Loire).
Par ailleurs, le gouvernement est interpellé, la question est évoquée au Parlement et au Sénat. Aussi le Conseil supérieur de l’agriculture se réunit-il le 1er août pour « l’emploi le plus fructueux à faire du crédit de cinq millions, ouvert par le Parlement, en vue de venir en aide aux agriculteurs victimes de la sécheresse ». Ce sera une première mesure.
Juillet n’enregistre que quelques jours de chaleur (35° le 4) mais la suite est plus difficile avec seulement trois jours de pluie (34 mm) du 1er août au 16 septembre et un épisode de forte chaleur du 9 au 23 août (35,5° le 14 août). Les pluies de l’automne sont peu abondantes et, comme indiqué précédemment, l’ensemble de l’année est déficitaire. La Suisse a été plus sévèrement atteinte.

Au début du XX e siècle

Les premières années 1900 sont "normales" même si juillet 1904, avec seulement deux jours de pluie (17,5 mm) se signale aussi par des chaleurs torrides qui provoquent quelques insolations. Les vendanges commencent dès la mi-septembre en Revermont, avec deux semaines d’avance.

La fenaison est primordiale pour la nourriture des animaux durant l’hiver.

L’année suivante, en 1906, la sécheresse sévit dès juin et des communes du Revermont rationnent l’eau dès la mi-juillet. Peu après, le 6 août 1906, « vu les plaintes formulées par les populations, (...) considérant qu’en ce moment de sécheresse extraordinaire, l’usage des prises d’eau pour l’irrigation des prairies ne permet pas de conserver, dans les cours d’eau, l’eau nécessaire à l’abreuvage des bestiaux et aux besoins domestiques et pour éviter les maladies épizootiques », le préfet prend un arrêté d’interdiction de prise d’eau dans « tous les biefs et cours d’eau non navigables ni flottables du département ».
Fin août, à l’issue de son absence de quinze jours, l’inspecteur des Eaux et forêts, pour compenser le manque de fourrage et venir en aide aux cultivateurs de Bourg, autorise l’extraction des herbes dans le canton des Coupes blanches (63 hectares) de la forêt de Seillon ; « l’extraction se fera à la main et à dos d’homme, sans qu’aucune voiture ne puisse pénétrer et séjourner sur le sol forestier [18] ». Au début de septembre, le professeur départemental de l’agriculture rappelle les conseils, déjà donnés en 1893, pour envisager d’autres semis afin d’éviter aux cultivateurs de devoir « dégarnir les étables ».


Au début de septembre 1906, de nombreux incendies se déclarent dans les environs de Bourg mais l’eau manque pour éteindre les feux.


Seuls les mois de novembre et décembre retrouvent une pluviométrie habituelle et le total annuel s’établit à 768,8 mm. Même si l’été 1911 est chaud et sec (2 jours et 5 mm de pluie en juillet), 1906 marque la dernière grande sécheresse d’avant la Première Guerre mondiale, là où s’arrête cette chronique.

Regard d’aujourd’hui

Les valeurs enregistrées par l’École normale sont peut-être excessives car ses relevés sont effectués en milieu urbain et non sur le terrain dégagé d’un parc météorologique. Même avec une correction d’un à deux degrés, les informations recueillies montrent que les sécheresses et fortes chaleurs ne datent pas du XXIe siècle.
Aujourd’hui, le réchauffement climatique serait-il une illusion ? Les rapports du G.I.E.C. (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) seraient-ils trop alarmants ?
Répondre affirmativement serait aller un peu vite en besogne ! Vers 1850, la terre n’était peuplée que de 1,2 à 1,4 milliard d’humains comme 7,8 aujourd’hui. Si la "révolution industrielle" battait son plein en Angleterre, elle était encore balbutiante en France.
Et depuis des décennies, d’autres organismes ont lancé des alertes : l’Année européenne de la nature en 1970, la conférence des Nations Unies sur l’environnement en juin 1972 à Stockholm ou encore le Sommet Planète Terre en juin 1972 à Rio de Janeiro. Plus que la préservation des ressources naturelles, l’humanité a préféré la consommation sans limite et, bientôt, la surconsommation et une surproduction de déchets. Et, le Jour du dépassement, créé en 1971, n’a cessé d’avancer dans le calendrier : du 25 décembre 1971 au 25 septembre 2000 et et 28 juillet 2022.
Le microclimat bressan et revermontais s’inscrit dans un complexe beaucoup plus vaste, à l’image de la carte ci-dessous. Dans les années 1830-1880, la sécheresse frappait aussi le pourtour méditerranéen. Comme aujourd’hui, les sécheresses répétées ont incité des populations à migrer vers d’autres contrées. Aussi des Méditerranéens se sont-ils déplacés en Algérie où « le peuplement colonial est d’abord plus européen que français : les Italiens et les Espagnols en fournissent les plus gros contingents [19] ». Avec la loi sur la nationalité de 1889, eux et leurs descendants s’intégreront dans l’Algérie française. Le Journal de l’Ain du 19 avril 1850 reprend l’information que « treize cents Espagnols, ruinés par deux années de sécheresse, sont arrivés à Alger ».
Les actualités d’aujourd’hui ont des similitudes avec celles du passé...

Rémi Riche

Avec la collaboration de Cécile Gerbe, Gyliane Millet, Carine Renoux et Fanny Venuty.
Archives départementales de l’Ain.
Médiathèque É. & R. Vailland à Bourg-en-Bresse.

N. B. : Décidée tardivement, cette chronique sera complétée dans les semaines à venir.
Version 1 : 16 août 2022. Version en cours : 14 septembre 2022.
Elle sera poursuivie l’an prochain, pour la période postérieure à la Première Guerre mondiale.
Pour retrouver l’histoire dans soldat de l’Ain dans la guerre de 1870-1871 :
Jean Boisson, un soldat de l’Ain dans la guerre de 1870-1871

Documents à télécharger

[1Journal de l’Ain des 28 mai et 22 septembre1834.

[2Journal de l’Ain des 8 juin 1822 et 12 août 1839.

[3Journal de l’Ain des 6 et 8 mai 1840.

[4Voir les Chroniques de Bresse n°3-2010.

[5Journal de l’Ain des 17 juin, 1er juillet et 10 août 1842. Courrier de l’Ain du 25 juin 1842.

[6Courrier de l’An du 8 septembre 1842

[7Journal de l’Ain du 28 juin 1844.

[8Repris par le Courrier de l’Ain du 22 août 1876.

[9Journal de l’Ain du 22 août 1864.

[10La ville de Bourg sera alimentée par la source de Lent en 1879.

[11Article L’Observatoire de Paris et la création des réseaux de mesures sur le site de Météo-France.

[12A.D. Ain. Série 1T.

[13A.D. Ain. dossier M487-1.

[14Journal de l’Ain des 27 septembre et 6 octobre 1865 ; Courrier de l’Ain du 10 octobre 1865.

[15Journal de l’Ain du 25 juillet 1870.

[16L’historien Eugène Dubois (1871-1952) a établi la moyenne annuelle à 1 002 mm pour la période de 1844 à 1864.

[17Journal de l’Ain du 25 juillet 1881.

[18Courrier de l’Ain du 25 août 1906.

[19Sylvie Thénault. L’Histoire Collection n° 95.

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