La Bresse et l’Ain sous le Premier Empire

Comment était la Bresse sous le Premier Empire ? Les Archives départementales conservent les enquêtes d’alors et cette chronique en reprend quelques éléments. Certaines informations sont surprenantes mais nous évoquons une période au-delà de toute mémoire humaine, datant de plus de deux siècles.

Cette publication est divisée en quatre chapitres : les aspects humains, une terre d’agriculture, la conscription, un carrefour européen [1]. Notre étude s’étend jusqu’à l’automne 1812, le début d’une autre séquence de l’histoire napoléonienne.

CHAPITRE 1 : ASPECTS HUMAINS

La population de l’Ain

La Statistique de l’Ain, publiée au printemps de 1808, étudie l’évolution de la population du département qui ne compte alors que quatre arrondissements, le Pays de Gex étant rattaché au département du Léman. Au 1er janvier 1806, l’Ain compte 304 234 habitants, dont 6 764 militaires en activité. Les tableaux ci-dessous indiquent la répartition par classes d’âge.

Dans le département, les femmes [2] sont plus nombreuses (52,8 % en 1789 et 50,4 % en 1806) que les hommes (47,2 % et 49,6 %). Depuis 1789, l’Ain a gagné 15 879 habitants pour diverses raisons : l’arrivée à Nantua d’une émigration venue de Saint-Claude, après l’incendie de cette ville en 1799, la venue, en Dombes, des Lyonnais qui ont fui les troubles révolutionnaires et une augmentation des naissances. Si l’Ain a fourni de nombreux hommes à la Révolution, il bénéficie désormais, comme l’ensemble du pays, du retour de la paix intérieure et religieuse, d’une confiance en l’avenir grâce à la stabilité de la nouvelle monnaie, le franc germinal, créé le 7 germinal an XI (28 mars 1803).
Les régimes – Révolution, Consulat et Empire – qui ont succédé à la royauté, n’ont pas effacé les différences entre les régions. La Statistique de l’Ain indique : « la constitution physique des habitants de l’Ain varie dans les différentes zones comme celle du climat. Groupez ensemble quatre individus indigènes de la Dombes, de la Bresse, du Revermont et du Bugey, l’homme habitué à observer indiquera facilement la région que chacun d’eux habite ».

Bresse et Revermont

À propos du Bressan, le rapport indique qu’il est « lourdement constitué, sans être musculeux. Il doit ses formes arrondies à un tissu graisseux abondant. (…) Indolent, il se livre avec lenteur, mais avec constance, aux travaux du corps ; il répugne à ceux de l’esprit. Attaché aux lieux qui l’ont vu naître, d’ailleurs sans industrie, il ne visite presque jamais l’habitant des départements voisins. C’est dans son champ qu’il cultive encore à la manière de ses pères qu’il trouve le bonheur et l’univers ». Malgré leur caractère, les Bressans se sont montrés de vaillants guerriers lors des guerres de la Maison de Savoie [3] et le général Joubert faisait, dit-on, « un très grand cas de ses Bressans. Il était toujours fier de leur bravoure ».
Vis-à-vis des femmes, le rapport est élogieux pour celles de « la petite ville de Montrevel ». Là, les paysans cultivent une terre fertile qui donne plus d’aisance et de santé. « Dans peu de pays, le sexe est aussi beau. Les femmes y ont un air de fraîcheur qu’elles conservent jusque dans un âge avancé. Elles ont la peau fine et délicate et un teint fleuri qu’elles ne doivent qu’à la nature. Elles ont souvent des formes parfaites que leur habillement, et la manière de se coiffer, font très bien ressortir. (…) Elles sont réservées dans leurs propos comme dans leur maintien. Elles travaillent peu à la terre, (…) elles n’exposent pas leur teint à l’ardeur du soleil ; ce qui est la cause de leur extrême blancheur [4]. »

Sous Napoléon, les femmes de Montrevel sont réputées pour leur élégance.

Dans le Revermont, « après le travail de la vigne, les habitants descendent dans la plaine [pour les moissons] où ils échangent leur peine contre un peu de blé et surtout contre la fièvre ». Toujours dans le Revermont et « depuis de longues années, il est dans l’usage de prendre des nourrissons à la charité de Lyon, de malheureux enfants ».
Les activités ont été dénombrées et, dans l’arrondissement de Bourg, les cabaretiers (451) sont les plus nombreux. Viennent ensuite les tisserands (289), les meuniers (196), les charpentiers (139), les menuisiers (123) et une centaine de professions répertoriées.

Hospices et médecine

Dans le département, onze hospices accueillent les malades, pour un total de 299 lits. Ceux de l’arrondissement de Bourg sont situés à Bourg (140 lits), Bâgé (11), Pont-de-Vaux (28), Pont-de-Veyle (13) et Saint-Trivier-de-Courtes (11). Les bureaux de bienfaisance sont installés dans les chefs-lieux de canton et, en plus pour la Bresse, à Viriat, Boissey et Dommartin. Pont-de-Vaux secourt 22 enfants illégitimes.
« L’hospice de Charité établi à Bourg est le seul de cette nature dans le département. (…) Les enfants qu’on y reçoit sont placés actuellement dans la campagne. Il en résulte une grande économie pour l’établissement et une masse de service pour les communes rurales qui environnent la ville de Bourg. La santé des enfants y gagne et cet usage devient une nouvelle ressource pour l’agriculture en augmentant le nombre des bras nécessaires à ses travaux. Ces enfants commencent à être utiles à l’âge de 7 ou 8 ans. Ils sont généralement employés à garder le bétail à la pâture. » En plus des 210 enfants illégitimes placés dans les campagnes et les 150 enfants légitimes pour lesquels elle paye des secours, la Charité secourt 24 vieillards infirmes ou insensés.
L’exercice des professions de santé a été revu par la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) et organisé en deux niveaux : les docteurs, qui peuvent exercer la médecine ou la chirurgie sur tout le territoire ; les officiers de santé, moins qualifiés et autorisés dans le seul département où ils ont été reçus par un jury médical. Les nouvelles règles ne sont pas encore intégralement appliquées et il en ressort des abus, dont « l’habitude générale des officiers de santé de préparer et d’administrer eux-mêmes les remèdes qu’ils ont ordonnés, de telle sorte que le même homme est à la fois médecin, chirurgien et apothicaire [5] ». Les pharmaciens, les herboristes et les sages-femmes doivent aussi faire valider leurs compétences.

Des prêtres...

La paix religieuse a été rétablie. Auparavant, « en l’an IX, la division entre les ministres de la religion était à son comble. Les prêtres insermentés, cachés dans les maisons particulières, disaient la messe dans des chambres, des granges ou des écuries. » Le Concordat, entre le gouvernement de Bonaparte et le Pape Pie VII est signé le 15 juillet 1801. Promulgué le 8 avril 1802, il met « un terme à cette situation affligeante. »
Les églises et les presbytères n’ont pas tous été réparés mais, en 1805, l’Ain compte 32 cures, à Bourg et dans les chefs-lieux de canton, et 295 succursales dont 91 dans l’arrondissement de Bourg. Un décret impérial fixe les traitements, le gouvernement salarie lui-même 32 curés et 220 desservants mais beaucoup de communes doivent puiser « dans leurs propres ressources pour fournir une subsistance honnête à leurs desservants ».
Le rétablissement du culte catholique est apprécié par la population. « Dans la Bresse, pays de petite culture, où toutes les habitations sont éparses, les clochers sont utiles pour réunir les habitants en cas d’incendie, d’attaque ou d’assemblée autorisée. (…) Presque tous les anciens presbytères ont été rendus à leur première destination ; plusieurs de ces bâtiments, ayant été affectés à l’instruction publique, n’avaient pas été compris dans la vente des domaines nationaux, et la loi les a rendus aux curés et aux desservants ». En 1805, l’Ain compte « 668 ecclésiastiques des deux sexes dont la pension est payée par le gouvernement ».

Le Concordat a rétabli le culte et, dans l’Ain, « on remarque plus de décence dans la classe inférieure, plus de subordination et d’harmonie dans les familles ».

... et des militaires

« Il existe à Bourg une caserne de cavalerie établie dans le couvent des Augustins de Brou, dont l’approvisionnement en ustensiles, les fournitures, garde et entretien des effets sont à la charge de la ville depuis le 1er vendémiaire de l’an 10 [23 septembre 1801]. Cette caserne peut contenir 800 hommes d’infanterie ou deux escadrons de cavalerie de 3 à 400 chevaux. Les écuries sont belles et très commodément situées pour le service. (…) Le fort de Pierre-Châtel, agréablement situé sur la rive droite du Rhône, n’offre plus d’utilité, comme poste militaire, depuis que la frontière de la France a été si considérablement reculée dans cette partie ».
Sous l’Empire, les régiments sont sans cesse en mouvement et « le gîte de Bourg reçoit des troupes qui arrivent de l’ouest ou du nord et se dirigent à l’est ou au sud, et vice-versa. Celui de Pont-d’Ain reçoit toutes les troupes de passage du département, à l’exception de celles qui sont dirigées de Bourg sur Meximieux ou de Meximieux pour Bourg. » À l’embranchement des routes de Lyon à Stasbourg, de Lyon à Genève, de Paris à Turin, Pont-d’Ain et ses 1 124 habitants ont été fortement éprouvés par ces passages [6].

La Légion d’honneur a été créée en mai 1802 et la première remise officielle s’est déroulée le 15 juillet 1804. L’Annuaire de l’Ain de 1803 publie les treize premiers titulaires de l’Ain, des soldats et artilleurs qui se sont distingués en Italie (Marengo et Gênes), en Orient (Aboukir et Jaffa) ou lors de la prise d’un vaisseau anglais.

CHAPITRE 2 : LA BRESSE, UNE TERRE D’AGRICULTURE

Ensemencer

Au début du XIXe siècle, de nombreuses plantes sont cultivées en Bresse. Le froment (blé tendre) est très présent au nord ; le maïs, les raves, les fèves, le sarrasin (ou blé noir) au centre et au sud ; l’orge d’hiver, l’orge de printemps, le seigle, les vesces, le chanvre, le millet, la vigne ou les légumes secs un peu partout. Deux plantes oléagineuses, la navette et le chou à huile [7], sont essentiellement cultivées sur les rives de la Reyssouze. Le Val-de-Saône, où le chanvre et le millet font l’objet de commerce, offre davantage de pommes de terre, de prairies naturelles ou artificielles, avec trèfle et sainfoin, au sud de la Bresse. Partout, « la culture y présente une très grande variété qui flatte l’œil du voyageur ».
Les semences sont jetées à la main [8], plus ou moins largement suivant la qualité du terrain, ou de la pluviosité de la période. Le plus souvent, on sème avant de labourer, principalement dans des terres blanches ou des champs remués lors de la précédente récolte. La charrue, en retournant la terre, couvre les semences. Pendant le travail de la charrue, deux ou trois femmes, quelquefois des enfants, brisent les mottes de terre et coupent les racines des plantes vivaces avec cette pioche légère, appelée fosson. Lorsqu’un champ labouré reste embarrassé d’herbes sèches ou de racines, on le déblaye et on le nivelle à l’aide d’une herse à dents de fer, un instrument coûteux qui fatigue les bœufs. Les semences, après un labour, sont recouvertes à l’aide d’une herse triangulaire, « armée de trois ou quatre rangs de dents de bois mobiles, longues de 16 à 22 centimètres ».
Pour les pommes de terre, une femme en emporte, à son bras, dans un panier rempli. Elle suit la charrue et, à chaque pas, elle en dépose une dans la raie ouverte par le soc. La charrue les recouvre au passage suivant, en sens inverse.

Extrait d’une planche de l’Encyclopédie.

Récolter

Après les semis, les cultures exigent plus ou moins d’entretien. Le seigle et l’avoine croissent librement jusqu’à la moisson, sauf si les mauvaises herbes se montrent trop envahissantes. Celles-ci sont alors arrachées à la main, et non sarclées. En Bresse, il est d’usage de sarcler les blés, l’orge et toujours le chanvre. Deux sarclages sont nécessaires pour les fèves et les pommes de terre. Le maïs est sarclé trois fois et éclairci en prenant « grand soin d’espacer les plantes à une distance d’environ un mètre, sans quoi elles pousseraient vigoureusement en herbe et ne produiraient que peu ou point de grains ».
Toutes les cultures n’arrivent pas saines à maturité à cause des diverses maladies, nielle, charbon, rouille ou carie, devant lesquelles l’agriculteur est démuni. « On a remarqué que l’ombrage des bois, la proximité des haies occasionnent souvent ces maladies mais, en général, elles sont une suite des printemps pluvieux et froids. (…) Quoi qu’il en soit, on n’a pas encore trouvé le moyen infaillible d’éviter les fléaux destructeurs ». En dehors des maladies, l’agriculteur doit lutter contre les rats, les limaçons ou le charançon.
Aux semailles succèdent les moissons qui s’étalent du 25 juin au 10 juillet, d’abord pour le seigle, puis pour le froment et les grains de mars. Alors, « une troupe composée d’hommes et de femmes, armés de faucille [9], se mettent à l’œuvre. Les blés sont liés en gerbe et transportés auprès de la maison du cultivateur. Là, ils sont amoncelés en gerbiers circulaires, de 5 à 6 mètres de hauteur et de 4 à 5 mètres de diamètre à la base. » Le blé est battu au fléau, en plein soleil, et les grains vannés ou nettoyés au crible à vent. Lorsque la saison est favorable, le blé est disponible au 8 septembre. Pour la moisson et les battages, toujours éprouvants, la Bresse fait appel à un complément de main d’œuvre extérieure qui est payée, en général, en nature, un cinquième de la récolte, pour le froment et le seigle.
Pour le maïs, quelques jours avant sa maturité, quelques agriculteurs coupent la partie de la plante qui surpasse l’épi pour améliorer celui-ci et nourrir les bœufs et les vaches. Les épis sont ensuite récoltés et transportés à la ferme. Un peu plus tard, lors « des après-soupers, à la lueur d’une lampe, tous les gens de la maison s’occupent à les dépouiller de leurs feuilles ; on n’en laisse que deux ou trois à chacun. Elles servent à les attacher [les épis] deux à deux pour les suspendre à des perches accrochées ordinairement au plafond des cuisines où ils sèchent » jusqu’à leur emploi.

Se nourrir, ensuite

Les productions agricoles sont utiles à la nourriture des habitants et à la vente pour payer les dépenses de la maison et le fermage. En Bresse, « le pain est fait avec de la farine de froment, de maïs, de fèves et d’orge, mélangés en grains et moulus ensemble. Le froment que l’on emploie n’est pas de la meilleure qualité. Le plus beau est réservé pour la vente. (…) On mange les gaudes en bouillie le matin, en forme de soupe, jusqu’au temps des chaleurs. Ce qui en reste est conservé pour le soir, dans des écuelles, où elles prennent une consistance. On les fait alors chauffer sur le gril et on les mange comme un gâteau. (…) La pitance dans les repas du matin et du soir est du fromage blanc de lait de vache, rarement de la viande ou du lard. Ces friandises sont réservées pour les jours de fête ou pour les visites de parents ou d’amis. (…)
Aux approches de la belle saison, on fait usage d’orge battue, en façon de soupe, pour les repas du matin. On y verse quelque fois du lait mais, à l’ordinaire, cette espèce de soupe est faite à l’eau et au sel seulement.
Les pommes de terre sont aussi d’un grand usage. (…) Le cochon, le moins convenable pour la vente, est celui que l’habitant conserve pour sa nourriture. Ordinairement, c’est une femelle qui a eu plusieurs portées. La viande, dont il est fait parfois usage, est celle de vache, dont on prévient ainsi la perte totale lorsqu’elle est hors de service.
 »
L’habitant mange rarement des œufs, il les conserve pour la vente. La farine de sarrasin (blé noir) est employée pour des gaufres, mangées à tous les repas. On les utilise aussi rôties, avec du fromage fort. (…) Comme la Bresse n’a pas de vignoble, la seule boisson est l’eau. Lorsque le vin est abondant, « les habitants, et même les journaliers, s’en procurent à peu de frais ». Il n’est acheté que lorsque son prix est très bas.
Il est une autre coutume. « Dans les repas, la femme de la maison, ses filles et les servantes, ne se mettent jamais à table. Elles sont toujours sur leurs pieds pendant que le maître et tous les hommes du domaine, même les bergers en bas âge, sont à table. Elles ont l’écuelle à la main, veillant à ce que chacun soit servi. »

Au pays des fermes

Les poulardes de la Bresse rivalisent avec les chapons du Mans et constituent une des branches intéressantes de l’industrie du pays, surtout lorsque le froid de l’hiver en facilite l’exportation. Les volailles exigent peu de soin. Dans l’été, elles trouvent elles-mêmes leur nourriture et, durant l’hiver, quelques grains, tels que le sarrasin et le maïs, des criblures de blé et le petit pois et la vesce, leur suffisent. La dinde est plus vorace et on en entretient peu l’hiver. La garde de ces animaux se borne à un simple coup d’œil de surveillance. Les volailles rentrent le soir dans une petite case ménagée dans un angle des bâtiments. On les ferme la nuit pour les préserver des fouines et des belettes. Le matin, on leur ouvre et elles restent en liberté dans la cour et dans les environs du bâtiment dont elles s’écartent très peu.
Les approvisionneurs de Lyon viennent sur les marchés acheter pour la consommation de cette ville. Ce sont les femmes qui vendent les denrées et les volailles. Les acheteurs les entassent sur des charrettes, les œufs et le beurre dans des balles avec de la paille ; les volailles dans des cages. Chaque charrette est conduite par un seul cheval à Lyon et, le plus souvent, la nuit. L’argent provenant de ce commerce est généralement abandonné aux femmes pour leur entretien, celui des enfants et les menues dépenses du ménage.

Les femmes sont chargées de la basse-cour.

Chaque ferme ou grange a ordinairement un chien, quelques fois deux et même jusqu’à quatre, pour sa garde. Ce sont presque toujours des mâtins d’une race commune. Le chat n’est pas si bien accueilli que le chien dans les maisons.
Pour le miel, quelques particuliers aisés se livrent à l’éducation des abeilles, plus comme un objet de curiosité que pour la production. La méthode meurtrière d’étouffer l’essaim, pour retirer le produit du travail de ces malheureuses victimes, est encore presque la seule pratiquée. Dans la vallée du Suran, les ruches commencent à se multiplier.

CHAPITRE 3 : LA CONSCRIPTION

Les hommes aux armées

La Révolution a appelé les hommes du peuple pour se défendre. Ainsi, selon les décomptes, l’Ain a fourni 9 200 hommes pour les années 1791 et 1792 et 12 450 pour la seule année 1793 (les Soldats de l’An II). Ces réquisitions de 1793 font de très nombreux mécontents. Ensuite, le recrutement militaire est institué par la Loi Jourdan du 19 fructidor an VI (5 septembre 1798). Elle est appliquée un an plus tard, pour la première fois, pour faire face à la seconde coalition contre la France.
Pour recruter les soldats nécessaires, il est d’abord nécessaire de répertorier les hommes de 20 à 25 ans, les « conscrire », pour établir la liste départementale, à partir des listes communales. Par la suite, les hommes sont inscrits année par année. Si tous les hommes sont « destinés à servir, peu serviront réellement ». Arrivé au pouvoir, Napoléon ne remet pas en cause la conscription. « Elle lui offre trop d’opportunités pour accomplir ses desseins personnels ». Il en précise les contours, en institutionnalise les pratiques et il devient « le véritable maître du jeu et celui qui décide par l’entreprise d’un Sénat complaisant [10] ».

Lorsque la Patrie a été déclarée en danger, en l’an II, le département a fourni plus de douze mille hommes.

Le recrutement dans l’Ain

Dans l’Ain, la première application de la Loi Jourdan envoie 4 937 hommes (cinq classes) aux armées. Victorieuse, la France signe les traités de paix à Lunéville avec l’Autriche le 9 février 1803 puis à Amiens avec l’Angleterre le 25 mars 1802. Une paix s’instaure et les recrutements de conscrits s’élèvent à 570 hommes en 1805, 492 en 1805, 671 en 1807 et 660 en 1808, auxquels s’ajoutent quelques volontaires. Au cours de ces mêmes années de 1800 à 1805, les tribunaux ont condamné 559 conscrits réfractaires (21 %) mais beaucoup de ceux-ci ont rejoint volontairement leurs corps dans le mois qui a suivi leur condamnation.
Pour l’an XIII (du 23 septembre 1804 au 22 septembre 1805), la liste départementale comprend 2 425 conscrits. Parmi ceux-ci, 1 628 sont retenus pour le tirage au sort et la désignation des 285 hommes destinés à l’armée active et les 285 à la réserve. En outre, 80 déserteurs ou réfractaires ont été remplacés, comme les 59 réformés ou décédés, et 6 ont souscrit un engagement volontaire. Avant le tirage au sort, 720 conscrits avaient été réformés, pour des raisons différentes d’une région à une autre, « pour le défaut de taille dans la partie montagneuse du département, et pour des ulcères scrofuleux, des fièvres, des obstructions pour la Bresse et la Dombes ».
Les conscrits retenus se présentent au Conseil de recrutement, à Bourg, à un jour différent, selon leur arrondissement. À partir de 1810, le Conseil de recrutement se réunit dans chaque chef-lieu d’arrondissement ; ce qui limite les déplacements et les absences des foyers.

Images populaires du départ et du retour du conscrit.

Les répercussions de la conscription

Au cours de l’an XIII, avec les 575 conscrits qui se sont ajoutés aux « 8 804 militaires présumés vivants et en activité », l’Ain compte 9 379 soldats. Cela a des répercussions, plus ou moins fâcheuses, au sein de la population, au-delà des morts déplorés, déjà pour les mariages. Sous la Révolution, il était possible d’échapper au recrutement militaire par le mariage. Même si cette faveur a été supprimée, des hommes ont continué à se marier précocement dans « l’espoir que le gouvernement consacrerait des exceptions en faveur des conscrits mariés ». Le Code civil de 1804 ayant repoussé l’âge minimum du mariage des hommes de 15 à 18 ans, « les effets sont diamétralement opposés ». Les hommes préfèrent désormais attendre le sort que leur réservera la conscription et le nombre de mariages est en baisse.
Tout conscrit désigné par le tirage au sort peut se faire remplacer et cette possibilité est davantage utilisée par les hommes de la ville, plus aisés, que ceux de la campagne. La conscription retire donc beaucoup de bras à l’agriculture et « les pères se trouvent obligés souvent de remplacer leurs fils dans les labours. En redoublant de travail, ils se fatiguent, s’épuisent et succombent ». En outre, comme le traité de paix d’Amiens, signé en 1802 avec l’Angleterre, est rapidement rompu, Napoléon doit affronter de nouvelles coalitions. Les levées ordinaires se font plus importantes et l’Ain doit fournir 1 280 conscrits en 1813, contre 492 en 1805 (+ 160 %). Et cette tendance s’accentuera durant les dernières années de l’Empire.

CHAPITRE 4 : BOURG, CARREFOUR EUROPÉEN

L’épopée napoléonienne a déplacé des armées sur toute l’étendue de l’Europe. Lors de ses nombreuses victoires, Napoléon a fait prisonniers de nombreux soldats qu’il a conduits vers la France pour les utiliser au service de l’économie française et de l’agriculture. Le département de l’Ain reçoit ainsi un premier contingent de prisonniers russes et prussiens à l’été 1807, puis un second à la fin du printemps de 1809 [11]. La documentation manque à propos de la présence de ces prisonniers en terre de Bresse mais beaucoup y perdent la vie à l’hôpital. Une carte de l’Europe recense leurs provenances, selon les renseignements recueillis par l’État civil de Bourg, confronté aux difficultés des langues et alphabets étrangers.

L'hôpital de Bourg, carrefour européen de la mort.

Les Bressans ont été engagés dans les armées napoléoniennes et ont trouvé la mort sur les champs de bataille ou dans divers hôpitaux, à la suite de maladies, dues à des conditions de vie précaires ou à des régions inhospitalières.
Tous les actes de décès n’ont pas été transmis aux mairies. Celle de Bourg en a reçu 56, dont 7 soldats morts (12,5 %) dans les combats de Iéna, Friedland, Wagram, en Italie et en Espagne. D’autres ont succombé à leurs blessures (12, 21,5 %) et 34 (61 %) de maladies, essentiellement de fièvres, mais aussi de tuberculose ou de maladie vénérienne. Pour trois soldats (5 %), le motif n’est pas mentionné. Des soldats sont morts loin des lieux de batailles, comme à Irkoutsk en Sibérie ou tout au sud de l’Italie. Étaient-ils des prisonniers ?

Des Burgiens sont morts bien loin de leur terre natale.

Ces informations [12] sont déduites des actes mortuaires reçus et elles sont à prendre plus comme des tendances que des statistiques. Elles révèlent néanmoins les dures conditions vécues par des soldats arpentant l’Europe, vivant sur les ressources des contrées traversées.
Triste guerre !

ÉPILOGUE

Par le Journal de l’Ain du 7 octobre 1812, les habitants de l’Ain apprennent que « L’armée française a fait son entrée à Moscou le 14 septembre. La prise de cette grande ville a été le fruit de la victoire mémorable de la Moskwo. Les troupes y ont trouvé d’immenses ressources. Moscou n’a jamais cessé d’être regardée par les Russes comme leur véritable capitale, parce qu’elle est située au centre de l’Empire et entourée des provinces les plus fertiles et les plus peuplées ».
Rapidement, la réalité apparaît tout autre, les Russes incendient la ville, le tsar refuse toute négociation de paix. Napoléon est pris dans un piège et, le 19 octobre 1812, il ordonne la retraite. Dans l’hiver russe, le retour est un véritable cauchemar pour les soldats.

Moscou est en vue, le piège est tendu...

Napoléon n’est plus invincible et ses ennemis se ligueront pour précipiter sa chute. Depuis quelques mois, peut-être une année, l’Empire est entré dans sa phase finale que les Chroniques de Bresse traiteront ultérieurement car elle aura de sévères répercussions en Bresse. ■

Rémi RICHE

Avec la participation d’André Abbiateci, Claude et Geneviève Brichon, Jacqueline Cordier, Thierry Druguet, Jean-Charles Mercier, Carine Renoux, Élisabeth Roux, Fanny Venuti.

Bibliographie

CHEVALIER Auguste. La culture des plantes oléagineuses en France. Prospérités de cette culture de 1750 à 1870. La régression depuis 1880. Revue de botanique appliquée et d’agriculture. Janvier-février 1941. Site Persée.
CRÉPIN Annie. Histoire de la conscription. Folio-Histoire. Gallimard. 2009.
VIAL Charles-Éloi. Napoléon. La certitude et l’ambition. Perrin-BNF. 2020.
Archives départementales de l’Ain.
Archives municipales de Bourg-en-Bresse.
Médiathèque É. et R. Vailland.

[1Sauf indication contraire, les citations sont extraites des dossiers 36M1 et 36M2 des A.D. Ain, où sont regroupés les articles manuscrits de la Statistique de l’Ain ou des articles préparatoires.

[2La Statistique utilise les termes, peu élégants, de femelles et de mâles.

[3Le rapport manque de précision à propos des dates.

[4Ce sont des propos de 1805-1806.

[5Circulaire du préfet de l’Ain du 25 août 1809. A.D. Ain. 3K3.

[6Aurélie Bossi, la fille du préfet Bossi (1805-1810) évoquait les incessants passages de troupes.

[7L’hybridation naturelle de ces deux plantes a créé le colza.

[8Environ 220 litres par hectare pour le froment et le seigle.

[9Dans quelques cantons du Bugey et surtout dans la vallée du Suran, on commence à utiliser la faux. « Cette méthode très économique, exécutée par un bon faucheur, expédie autant d’ouvrage que six moissonneurs. »

[10Anne Crépin pour les trois citations. Voir bibliographie.

[11Circulaires préfectorales du 21 septembre 1807 et 15 juin 1809. A.D. Ain. 3K 1 et 3.

[12Les cartes ont été réalisées d’après les relevés de Claude et Geneviève Brichon.

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