La grippe espagnole en Bresse, en 1918-1919

L’arrivée de l’épidémie du coronavirus a surpris en ce début d’année 1920. En effet, il faut remonter à un siècle pour retrouver une pandémie frappant autant de pays en même temps. C’était la grippe espagnole et la Bresse n’a pas été épargnée.

Originaire de Chine

L’Europe occidentale connaît des épidémies de grippes saisonnières, deux ou trois fois par siècle. Le mot, pour dénommer cette maladie infectieuse, date de 1743. Après celle de l’hiver 1889-1890, une nouvelle grippe survient en 1918, à une période inhabituelle, au printemps. Les savants cherchent à en identifier l’origine mais les microscopes disponibles ne sont pas assez puissants pour identifier la cause, un agent appelé alors « virus filtrant [1] ».

La guerre mondiale ne favorise pas les échanges entre scientifiques et chaque pays se retranche derrière ses frontières pour ne pas dévoiler une faiblesse à l’adversaire. Seule l’Espagne, pays neutre, laisse circuler des informations et la maladie devient alors la « grippe espagnole ». En réalité, comme précédemment, le virus est originaire de Chine. Il s’est d’abord propagé aux États-Unis, par des échanges commerciaux, puis il se diffuse en Europe avec le débarquement des troupes américaines. Le virus a pu aussi se répandre par la voie terrestre, à travers la Russie.

Dans tous les cas, la guerre favorise la transmission de cette grippe car la guerre des tranchées a cessé. En effet, libérés à l’est par la capitulation russe, les Allemands ont lancé une vaste offensive sur le front occidental et ils se rapprochent de Paris. Cette nouvelle phase de la guerre impose d’importants transports, sur le front lui-même, et entre l’arrière et le front, en hommes et en approvisionnements.

Mouvement de troupes sur le front, ici en 1917, pour le 23e Régiment d’infanterie de Bourg.

Les populations civiles sont rapidement atteintes par ces échanges. En outre, les permissionnaires se déplacent jusqu’au moindre village de France et les blessés sont évacués vers les hôpitaux de l’ensemble du territoire. Enfin, dans les villes, le ravitaillement est difficile et tous les organismes sont épuisés par quatre années de conflit.

Par la Suisse

La Suisse, autre pays neutre, n’est pas épargnée car les pays belligérants qui l’entourent l’utilisent pour des évacuations de « bouches inutiles » (femmes, enfants et vieillards) par l’Allemagne et les échanges de grands blessés. Au début de l’été 1918, sa situation sanitaire inquiète les autorités du Pays-de-Gex.

Cette grippe arrive dans l’Ain et sévit à Oyonnax, puis en Bresse, en juillet 1918. Un cas mortel est signalé à Saint-Nizier-le-Bouchoux [2] au début du mois d’août. Les nombreux malades de Bourg présentent les caractères d’une grippe ordinaire, parfois avec des complications pulmonaires. À l’arrivée de l’automne, les cas se multiplient et l’épidémie atteint son maximum en octobre. Un médecin de Saint-Laurent-sur-Saône voit de 30 à 40 grippés chaque jour et il n’a pas le temps de remplir le formulaire demandé par l’administration, qui suit attentivement la situation.

Au cours du conflit, environ 500 000 civils ont été évacués des régions occupées et ont transité par la Suisse, sous l’égide de la Croix-Rouge.

La grippe se déplace

La rentrée scolaire a lieu normalement au 1er octobre mais les écoles sont fermées du 11 octobre au 18 novembre pour éviter la propagation de la grippe. Elles sont à nouveau fermées peu après. Cette grippe se déplace d’un lieu à un autre, elle cesse là et apparaît ailleurs. Fin octobre, elle est en décroissance à Bourg, en développement dans le nord de la Bresse puis le cycle se poursuit dans le Revermont.

Après un net affaiblissement en décembre 1918 et janvier 1919, l’épidémie se réveille en février en plusieurs lieux du département, avant de s’éteindre après la première semaine de mars 1919.

Se prémunir

Face à l’épidémie, fin septembre, la préfecture de l’Ain fait publier quelques conseils dans la presse locale : tenir les maisons et leurs dépendances dans une grande propreté ; se gargariser souvent avec un liquide antiseptique ; se munir de quinine pour en prendre à dose modérée dès la première manifestation d’un malaise en attendant le médecin ; éviter le séjour dans l’air confiné et au milieu des agglomérations ; isoler tout malade.

Le Conseil départemental d’hygiène ajoute d’autres mesures : ne pas se rendre auprès de malades ; éviter ce qui pourrait affaiblir le corps ; faire bouillir l’eau destinée à la boisson ; s’abstenir de consommer des légumes et des fruits crus ; se laver soigneusement les mains avant de manger ou après un contact avec un malade. Dans les services publics, il est conseillé de ne pas se parler trop près ou face à face, et surtout, d’avoir soin de tousser de côté ou dans un mouchoir. À l’exemple de l’Angleterre, un masque bucco-nasal serait souhaitable mais il ne semble pas avoir été utilisé en Bresse.

Les médecins, ici le Docteur Tronchon de Treffort, ont été mobilisés sur le front. D.R.

Manque de médecins, de pharmaciens et de médicaments

Depuis la mobilisation d’août 1914, les médecins et pharmaciens sont sur le front. Ils y sont encore lorsque survient la grippe espagnole. À l’arrière, seuls restent les plus âgés et ils trop peu nombreux. Certains malades attendent deux ou trois jours avant d’être visités et beaucoup meurent parce que les soins immédiats leur ont manqué.

Des maires, voire des curés, interpellent le préfet pour que des médecins militaires soient mis au service des civils. Huit médecins sont détachés en décembre 1918, pour l’Ain, et les médecins des hôpitaux militaires sont autorisés à soigner les civils en dehors de leur service. Les médicaments en usage contre la grippe sont la quinine, l’aspirine et des sirops antitussifs. Toutefois, beaucoup de pharmaciens sont sur le front et les médicaments manquent aussi, la priorité étant donnée à l’armée. Quelques lots sont rétrocédés aux civils.

Ce contexte de pénurie accentue le nombre de décès. Une étude de la mortalité dans la ville de Bourg montre clairement les pics épidémiques d’octobre 1918 et de février 1919. La grippe espagnole a fait de nombreuses victimes chez les enfants en très bas âge et chez les jeunes de 20 à 40 ans. Elle a davantage épargné les personnes de plus de 60 ans.

Sur le front

Au front, les soldats meurent aussi de la grippe espagnole, parfois même après avoir survécu aux quatre années de guerre comme Ernest Trably de Bourg. Il a été mobilisé le 2 août 1914 au sein du 133e régiment d’infanterie, il a participé aux batailles des Vosges, de la Somme, de Verdun ou des Flandres sans être blessé. Il est terrassé par la grippe et meurt à l’hôpital de Rueil (Seine-et-Oise, aujourd’hui Yvelines) le 8 octobre 1918, à l’âge de 30 ans, à un mois du terme de cette guerre terriblement meurtrière. ■

[1Qui passe à travers les filtres les plus fins que les chercheurs ont à leur disposition.

[2Canton de Saint-Trivier-de-Courtes.

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