Le Bon Dieu en Bresse

Ce conte inédit, qui se déroule au temps des moissons, est une œuvre de l’instituteur Benoit Berthilhier, alias Denis Bressan.

Les curés parlent souvent du Bon Dieu, mais jamais ils ne racontent qu’il est venu, une saison, faire la moisson en Bresse.
Il y a bien longtemps de cela.
Les gens étaient encore plus méchants et plus pervertis qu’à présent. Alors qu’en résultait-il ? À la fin de leur existence, ils entraient à pleines portes en enfer et au purgatoire, tandis que l’huis doré du paradis restait fermé des semaines entières. Aussi, les saints, les anges, les archanges, chérubins et séraphins, tous les habitants du royaume des cieux, malgré leur bonheur infini, trouvaient monotone leur séjour auprès du Bon Dieu. Toujours les mêmes félicités, toujours les mêmes plaisirs et distractions, toujours les mêmes figues devant les yeux, sans pouvoir jamais lier conversation avec un nouveau venu et lui demander des nouvelles de l’autre monde : tel était le régime qui déprimait les esprits célestes les plus fortement trempés.
Les seules joies des bienheureux étaient d’entendre la vielle du père Pipette ; mais le vieux ménétrier bressan avait beau jouer ses plus jolies ébaudes et dire ses plus jolies chansons, il ne parvenait pas à ramener la gaieté dans le paradis. L’ennui y était tellement profond et général qu’il finit par gagner le Bon Dieu lui-même.

Alors, le Père éternel, après avoir bâillé à plusieurs reprises et s’être longuement étiré, passa la main sur sa longue barbe blanche et s’écria :
« - Si cela continue, qu’allons-nous devenir ? »
Ces paroles furent accueillies par des soupirs prolongés et beaucoup de jeunes saintes ne purent retenir leurs larmes.
Alors, le père Pipette s’approcha humblement du Bon Dieu et dit :
« - Seigneur, voudriez-vous me permettre de dire un mot ?
« - Parlez, père Pipette, je vous écoute.
« - Eh bien, Seigneur, on ne peut pas être plus heureux qu’au paradis, c’est bien sûr, cependant en Bresse…
« - En Bresse ?
« - Oui, Seigneur, en Bresse, on mange de bons matefaims, des pognons exquis et des poulardes blanches comme du lait, sans parler des gaudes, des fromages blancs et des camions…
« - Des camions ! murmurèrent les anges et les saints.
« - Ah ! vous ne savez pas ce que c’est qu’un camion vous autres ? Un camion est un plat tout bressan : il se compose d’un fromage blanc délayé avec de la crème, du sel, du poivre, une gousse d’ail ou un peu de fines herbes. C’est ça qui vous ravigote, quand il fait chaud comme à présent !... Et ajouta le père Pipette, en Bresse, on est sans doute en pleine moisson et on ne va pas tarder à faire la revole. C’est là qu’on s’amuse !.... »
Le père Pipette n’eut pas besoin d’en dire davantage. Le Bon Dieu tira saint Pierre à part et lui souffla à l’oreille :
« - Puisqu’il ne vient plus personne et qu’il n’y a rien à faire ici, allons faire un tour sur la terre pour voir ce qui s’y passe. Peut-être trouverons-nous quelque distraction nouvelle pour nos pensionnaires ! Accroche ta clef derrière la porte et viens avec moi. »
Je vous laisse à penser avec quelle joie saint Pierre accueillit ces propositions, et mit les pieds hors du paradis pour accompagner son divin maître !...
Les deux voyageurs célestes, tenant compte des paroles du joueur de vieille atterrirent dans les environs de Saint-Trivier-de-Courtes.

On était au milieu de juillet, les blés étaient mûrs, mais des orages répétés les avaient couchés sur le sol dans tous les sens. La grêle, par endroit, les avaient saccagés et battus comme on bat dans un seuil (aire dans une cour) avec un fléau, tellement qu’il ne restait que la paille. Ailleurs, le peu de grains qui avait échappé à la grêle avait germé dans les terres. Jamais une seule journée ensoleillée, jamais un beau coucher de soleil derrière les nuages empourprés ou les montagnes sombres du Mâconnais ! Toujours des nuées noires chargées de pluie ou de grêle, des roulements de tonnerre, succédant sans interruption aux coups de soleil étouffants, aux bouffées de chaleur accablantes !
Les paysans regardaient d’un air navré leurs récoltes perdues et se demandaient comment ils feraient, à la Saint-Martin venue, pour payer les cens à leurs maîtres. Tel qui, dans les années moyennes, vendait jusqu’à vingt ânées de blé, n’en aurait pas vingt coupes, heureux encore, s’il récoltait ses semences !
Avec cela, les maïs hachés, tous les trémois saccagés… comment faire pour passer l’hiver et le renouveau ? Pour sûr qu’il y aurait des pauvres, des mendiants, le long des charrières !…
Le Bon Dieu et saint-Pierre tombèrent au milieu de cette désolation. Déguisés en moissonneurs, ils se mirent à chercher du travail.

Ils avaient tout à fait l’air d’honnêtes cultivateurs bressans, avec leurs sabots de bouleau, leur devantier de peau, leur culotte de bourre, leur chemise de toile retroussée jusqu’aux coudes, leur chapeau de jonc, leur faucille luisante appuyée sur le bras et leur petit paquet de hardes suspendu derrière le dos à un solide bâton d’érable. Bien qu’accusant un âge avancé, ils paraissaient être tous deux de solides ouvriers à qui la besogne ne fait pas peur.
Mais hélas ! la détresse était si grande, si générale, que personne ne voulait les employer. Ils se présentèrent dans un très grand nombre de fermes. Nulle part, dans les cours ne s’étalaient ces belles moyettes qu’on voit d’habitude, à l’époque de la moisson, et dont le ventre est rebondi et la cime élancée comme le clocher d’une église ; partout, au contraire, de la paille noircie par les pluies jonchait les cours, abandonnée aux volailles.

Dans les charrières [chemin] pleines de boue et de flaques d’eau comme à la fin de l’automne, nos deux compagnons firent du chemin et du chemin, sans trouver à gagner un liard, ne pouvant croire qu’il y eût tant de misère sur la terre. On ne leur refusait pas une gaufre ou un petit morceau de pain, ni une brassée de paille pour la nuit, car les Bressans, quoique pauvres, sont hospitaliers ; mais quant à les occuper seulement une demi-journée pour leur permettre d’affaner [travailler, préparer] quelques sols, la saison était trop mauvaise pour qu’un seul fermier s’y fût décidé.
Le Bon Dieu et saint Pierre, à force de marcher de ferme en ferme, arrivèrent ainsi à Jayat et crurent un moment qu’ils ne pourraient pas s’arracher des boues légendaires de cette commune, où Henri IV, dit-on, resta embourbé : ils en avaient bien une dizaine de livres à chacun de leurs sabots.

Ils aperçurent, non loin de l’église, une maison de chétive apparence, sur la porte de laquelle ils remarquèrent un rameau de genièvre. C’était une auberge tenue par un charron-forgeron.

« - Pierre, dit le Bon Dieu à son concierge, nous avons assez marché dans la boue, mangé des gaufres et du pain noir, et couché sur la paille ! Nous allons, aujourd’hui, si c’est possible, nous payer un bon dîner et un bon lit. Saint Pierre s’inclina respectueusement.
« - Seigneur, murmura-t-il, ce sera bien comme vous voudrez… »
Fourbus, moulus, exténués de fatigue, ils frappèrent à la porte.
« - Madame, dit le Bon Dieu à la Bressane, pourriez-vous nous servir un bon repas et nous donner un bon lit pour la nuit prochaine ? Quant au paiement, n’en soyez pas en peine : nous ne sommes pas si pauvres que nous en avons l’air.
« - Mes pauvres mondes, entrez toujours, on fera bien tout ce qu’on pourra, aussi bien pour vous restaurer que pour vous coucher… ».

Pendant que le Bon Dieu et saint Pierre ôtaient la boue de leurs sabots, la cabaretière prépara le dîner. Quelques instants après, les deux voyageurs purent se mettre à table. On leur servit d’abord une succulente omelette à la crème et une vieille saucisse de ménage. On leur apporta ensuite un poulet en sauce blanche, qu’ils trouvèrent absolument délicieux : c’était la première fois qu’ils mangeaient de la volaille de Bresse. Comme dessert, un énorme fromage blanc.
Le Bon Dieu se souvenant des paroles du père Pipette, demanda encore un camion.
Jamais, déclara-t-il, en avalant la dernière bouchée, il n’avait fait un si bon repas.
Au souper, après qu’ils eurent avalé chacun une grosse assiettée de gaudes, ils se régalèrent avec des gaufres de froment croustillantes, des matefaims minces dorés, le tout arrosé d’un petit vin blanc exquis… Le Bon Dieu et saint Pierre ne s’étaient jamais trouvés à pareil festin. Le cabaretier vint même s’attabler avec eux et offrit gracieusement sa bouteille, histoire de causer et de s’enquérir de ce qu’étaient les voyageurs. Tout en trinquant, il ne put s’empêcher de jurer et d’exhaler des plaintes amères :
« - La saison est trop mauvaise, dit-il, le pauvre travailleur de terre aura bien de l’embarras pour manger du pain. Quant à nous autres, ouvriers d’états, nous n’avons quasiment rien à faire, et encore on ne paye pas… Ah ! misère de misère !... »
Après avoir bien bu et bien mangé, le Bon Dieu et saint Pierre allèrent se reposer dans un bon lit, sur une paillasse monumentale. Le Bon Dieu était ravi de l’hospitalité du cabaretier et de la cabaretière. « Nous sommes chez de braves gens », s’écria-t-il. Ayant dit ces mots, comme il avait pris plaisir à déguster le vin blanc, il se mit à ronfler à poings fermés.
Saint Pierre, plus sobre, plus méfiant, restait aux écoutes et ne s’assoupit que lentement. Sur le coup de minuit, il entendit du bruit dans la maison. Aussitôt, il tire le Bon dieu par le bras et luit dit :
« - Seigneur, je crois que nous sommes en danger.
« - Tu rêves, réplique le Bon Dieu ; dors donc et laisse-moi tranquille. »
Saint Pierre, en serviteur respectueux, ne pipa mot. Cependant, il ne put refermer les yeux.
Au bout de quelques instants le silence fut de nouveau rompu par kikeriki retentissant. Saint Pierre auquel chant rappelait un douloureux souvenir, ne put s’empêcher de frémir de la tête aux pieds. Il n’était pas remis de son émotion que des bruits insolites se firent encore entendre.
Cette fois, saint Pierre, après avoir prêté l’oreille, se dresse sur son séant et poussant son divin Maître, lui dit à voix basse :
« - Seigneur, Seigneur, écoutez… on marche dans la chambre à côté… On a touché au loquet de la porte… Je crois qu’on parle de nous tuer… Levons-nous et sauvons-nous vite…
« - Que tu es fou mon pauvre Pierre ! Je te dis que nous sommes en sûreté ; personne ne nous fera de mal, j’en réponds. »
Cependant, saint Pierre ne se trompait pas. Soudain le cabaretier pousse la porte de la chambre, armé d’un long couteau de cuisine, qu’il venait d’aiguiser. Saint Pierre tremblait de tous ses membres ; mais, ayant jeté un coup d’œil du côté de l’assassin, il ne fut pas médiocrement surpris d’apercevoir à la lumière d’un creuzier, un bel âne, d’allure très inoffensive. Le Bon Dieu, pour punir l’aubergiste, venait de le métamorphoser brusquement en un animal domestique à longues oreilles.

« - Jamais je n’aurais cru ça d’un Bressan, se permit de déclarer saint Pierre.
« - Que veux-tu ! mon pauvre ami, répondit le Bon Dieu, la misère fait tout faire !… »
À la pointe du jour, nos deux compagnons se levèrent et partirent, emmenant l’âne avec eux. Comme les chemins étaient toujours très mauvais, ils montèrent tous les deux sur la bête et se firent ainsi porter jusqu’à Marboz.

Là, ils virent une foule de gens qui se rendaient à Verjon pour assister à la procession qui devait avoir lieu à la chapelle saint Roch. Le Bon Dieu ne put s’empêcher d’esquisser un sourire dans sa belle barbe blanche, mais il ne jugea pas à propos d’assister à la cérémonie.

Continuant leur route, nos deux ouvriers moissonneurs passèrent à Viriat, Polliat, Curtafond Saint-Didier-d’Aussiat, Confrançon, toujours sans trouver le moindre travail à faire et le moindre sou à gagner.
A Dommartin, ils rencontrèrent un charretier des moulins de La Veyle qui ne pouvait pas arracher de la boue sa grosse charrette, sur laquelle il n’y avait pourtant qu’un bissouillon (petit sac) de farine de gaufres.

Il avait beau jurer, cingler son cheval de coups de fouet, impossible de démarrer la carriole dont les roues étaient enfoncées jusqu’aux moyeux et s’enlisaient toujours davantage.
Le Bon Dieu s’approcha et lui dit : « Mon brave homme, vous avez besoin d’une bête de renfort. Tenez, voici un âne. Je ne vous le donne pas et ne vous le vends pas : je vous permets seulement de vous en servir pendant huit jours. Ensuite vous le mènerez à Jayat et vous le laisserez devant la porte de l’auberge qui est près de l’église ».
Le charretier accepta avec empressement. Pendant huit jours, il mit l’âne devant son cheval pour traîner sa charrette dans les charrières et hue ! clic ! clac ! il fallait l’entendre crier et faire claquer son fouet !
Il mena ensuite l’animal à Jayat, comme il avait été convenu. Mais il me serait impossible de dire quel fut son ahurissement lorsqu’en passant devant l’auberge indiquée, il vit tout à coup l’âne se transformer en homme. Cet homme était Jehan Cuzenard, le cabaretier lui-même.
« - Ah ! te voilà donc, s’écria sa femme.
« - Oui, dit Jehan, et ce n’est pas trop tôt ! »
Et le cabaretier se mit à reprocher amèrement à sa femme de l’avoir poussé à commettre un crime.
« - Je suis resté âne huit longs jours, conclut-il, c’est assez ! n’essaye pas de me faire recommencer.
« - Eh ! maugréa sa femme, qui ne voulait pas avoir les torts, tu l’étais bien auparavant. Tu n’as jamais eu d’ême (intelligence) ; cela ne veut pas venir à présent !... »
Quant au Bon Dieu et à saint Pierre, après avoir parcouru en vain toutes les fermes de la Bresse pour se faire embaucher comme moissonneurs, voyant qu’il était difficile de gagner sa vie, d’être heureux et tranquille sur la terre, ils remontèrent au ciel. C’est à un endroit nommé Niermont, aujourd’hui hameau de la commune de la commune de Bâgé-la-Ville, qu’ils quittèrent ainsi notre planète ; le chemin où ils s’étaient aventurés était si boueux, si rempli de fondrières qu’ils tombèrent au milieu d’un gouiller (bourbier) où ils enfoncèrent jusqu’aux genoux. Ils ne pouvaient ni avancer ni reculer : il n’y avait d’issue que par en haut.

«  - Retournons au paradis ! » s’écria le Bon Dieu, en laissant ses deux sabots dans la terre grasse.
Il eut raison. Plus loin, le chemin était encore plus mauvais, tellement mauvais que depuis cette époque, on dit dans le pays que le Bon Dieu n’y a jamais passé !
Mais, s’étant rendu compte des souffrances de toutes sortes endurées par les hommes, et ayant lui-même à ce sujet, la conscience plus ou moins tranquille, le Bon Dieu dit à son concierge, en remontant au paradis :
« - À l’avenir, Pierre, tu seras un peu plus indulgent. Il y a assez de malheureuses créatures humaines qui font leur purgatoire sur la terre… Aie pitié surtout de ces pauvres Bressans ! Lors même qu’à leur mort leurs papiers ne seront pas absolument bien en règle, laisse-les tout de même entrer… »
C’est depuis ce temps-là que les Bressans sont si bien accueillis au royaume des Cieux. Et comme ils savent qu’il y a là-haut leur compatriote, le père Pipette, le joueur de vieille, vous devinez sans peine avec quelle joie ils vont frapper à la porte du paradis !
Rien qu’à leur costume et à leur accent, souvent même rien qu’au bruit de leurs sabots, saint Pierre les reconnaît.
« - Entrez, entrez vite, leur crie-t-il, on vous attend pour danser un rigaudon !... »

Denis BRESSAN

Benoit Berthilier
Bâgé-la-Ville 6 octobre 1865 – Limoges 6 octobre 1946
Texte publié dans le Courrier de l’Ain des 31 mai, 15 et 20 juin 1912, retranscrit par Martine Cividin, librement illustré.

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