Le séminaire du monastère de Brou visé par des émeutiers en 1831

À la suite d’un rassemblement dans un faubourg de Bourg-en-Bresse, le 28 février 1831, des manifestants ont voulu s’en prendre au séminaire de Brou pour le remplacer par une caserne.

Le contexte, après la Révolution et l’Empire

En 1815, à la suite de l’épopée napoléonienne, « la restauration monarchique en France apparaît plus comme le fait de la défaite militaire que comme la conséquence d’une évolution politique propre au pays. (…) Usant des ambiguïtés, Louis XVIII parvient à maintenir les précaires équilibres entre les différences tendances et aspirations, refusant de se laisser entraîner dans la politique de pure réaction aux idéaux révolutionnaires [1] ».
À partir de 1824, son successeur, Charles X, n’observe pas la même prudence et, usant du système électoral censitaire, adopte la ligne des ʺultras royalistesʺ mais les oppositions se renforcent en s’appuyant au mieux sur la presse. Aussi, le 18 mars 1830, 221 députés (centre 181) votent-ils une Adresse pour exprimer leur défiance envers le Roi. En réaction, Charles X ajourne la session parlementaire puis dissout l’assemblée le 16 mai 1830. Les nouvelles élections de juin-juillet ne lui sont pas favorables mais, le 25 juillet 1830, il signe quatre ordonnances prescrivant la suspension de la liberté de la presse, la dissolution de la Chambre des députés, la modification du système électoral et la convocation des collèges électoraux pour septembre.
C’en est trop pour le peuple de Paris qui dresse les premières barricades dès le 26 juillet et les généralise les jours suivants. C’est l’insurrection qui deviendra la Révolution de 1830 ou les Trois glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830. Le roi abdique le 2 août et la bourgeoisie, préférant l’ordre à une aventure républicaine, confisque cette Révolution à son profit.

Une barricade élevée à Paris, pendant les "Trois Glorieuses". Imagerie populaire.

La presse provinciale a été autorisée à poursuivre ses parutions et les journaux de l’Ain ont diffusé les informations permises. La population de Bourg et de l’Ain a suivi avec intérêt ces différents évènements sans autre manifestation que la satisfaction de retrouver et d’arborer le drapeau tricolore. Et « la commune d’Hautecourt a repris, dès les premiers jours de la restauration nouvelle, celui de 89, qui avait été conservé par le précédent maire de la commune, malgré les vicissitudes politiques. Une génération nouvelle a secoué, au milieu de l’enthousiasme général, la poussière qui ternissait les nobles couleurs [2] ».

Après que La Fayette ait embrassé le duc d’Orléans dans les plis du drapeau tricolore le 31 juillet 1830, celui-ci est officiellement rétabli dès le lendemain.

Mise en garde

Comme Charles X a voulu remettre, entre autres valeurs, la religion au cœur de la société, le peuple est resté vigilant quant aux valeurs républicaines et a gardé un anticléricalisme sous-jacent, issu de la révolution de 1789. Pourtant loin des agitations parisiennes, le Courrier de l’Ain du 17 août 1830 écrit : « le clergé sait très bien que les autels et leurs ministres n’ont rien à redouter de l’étendard national (…) mais, depuis quelques années, il a contracté la malheureuse habitude de se considérer comme une autorité qui doit tout dominer et non comme le digne mais simple gardien de la foi et des mœurs. Le conseil le plus charitable que nous puissions donner au sacerdoce, c’est de renoncer enfin, et sans nul délai, à s’entremettre dans les débats politiques, à se renfermer avec une prudence qui aille, s’il le faut jusqu’au scrupule, dans les choses qui se rattachent exclusivement au texte de l’Évangile. Que les ecclésiastiques prennent garde des déclarations (…) [qui peuvent] devenir tôt ou tard le prétexte de beaucoup d’écarts ».
Le peuple veille et il suffit d’une provocation, lors d’un requiem demandé par les légitimistes le 14 février 1831, en l’honneur du duc de Berry assassiné dix ans plus tôt, pour déclencher le saccage de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris.
Cet incident, rapporté et commenté par le Courrier de l’Ain des 19 et 22 février 1831, a-t-il été entendu à Bourg ?

Rassemblements séditieux à Bourg

La réponse à la question précédente apparaît dans le Courrier de l’Ain du mardi 1er mars 1831. « Hier soir, à sept heures, un rassemblement assez considérable se forma dans une brasserie de bière, située dans l’un des faubourgs de la ville de Bourg, en annonçant l’intention de se porter au grand séminaire de Brou pour faire évacuer, par la force, cet édifice. Ils émettaient hautement le vœu qu’il fût transformé en caserne. L’autorité municipale se rendit à cette réunion, accompagnée de MM. les colonel, commandant en second et adjudant-major de la Garde nationale, pour prévenir les troubles qui menaçaient d’en être la suite.
Après plusieurs [adresses] à ce rassemblement, pour l’engager à se dissiper, ses exigences se bornèrent enfin à ce que, par une députation prise en son sein, une démarche fût faite auprès du Supérieur du séminaire, pour lui enjoindre d’évacuer le bâtiment de Brou dans les vingt-quatre heures. Cette démarche a eu lieu.

On avait lieu de croire que cette demande calmerait momentanément l’effervescence et que la nuit se passerait de manière calme, lorsque, entre neuf et dix heures du soir, un nouvel attroupement se porta sur le séminaire. Une forte patrouille de la garde nationale fut dirigée sur ce point et, après quelques pourparlers, l’attroupement se dissipa en s’ajournant au lendemain.
Diverses patrouilles ont été faites pendant la nuit autour du séminaire pour prévenir toute tentative de violence. Le calme n’a pas été troublé, on a seulement entendu deux coups de fusils dans cette direction mais on ne sait dans quel but ni par qui.
M. Tondut, préfet de l’Ain, qui se trouvait à Meximieux, est revenu à Bourg à la première nouvelle de ce mouvement. Aujourd’hui, les autorités ont pris les mesures pour empêcher tout rassemblement. À deux heures, la Garde nationale convoquée s’est réunie en arrière
 ».
En absence du préfet et du maire, le premier adjoint Josserand confie le maintien de l’ordre à la Garde nationale de la ville et lui rappelle sa devise, Liberté ! Ordre public !. À son retour, le préfet s’adresse aussi à cette force de l’ordre en précisant que les victimes de la violence sont les ouvriers qui sont « les premiers, intéressés à l’ordre et à la paix, à cette époque de l’année où les travaux recommencent d’ordinaire dans les villes et les campagnes. Toute atteinte violente au calme retombe sur eux, parce qu’elle arrête tout travail, toute entreprise, toute dépense. (…) Les pétitions offrent d’ailleurs des moyens légaux de présenter des plaintes, il faut les préférer à des actes violents ».

Le plan de Bourg en 1830 avec, dans la partie supérieure, le faubourg des Quatre-Vents (ou du Jura), le boulevard Saint-Nicolas et, sur la droite, l’église et le séminaire de Brou.

Cette mise en garde est sans effet car, le jour même, « mardi, à la nuit tombante, une affluence nombreuse s’est répandue dans quelques rues et surtout dans le boulevard Saint-Nicolas [Brou] mais les groupes étaient en général composés de femmes, d’enfants et de citoyens inoffensifs. Vers huit heures, un rassemblement animé, mais peu nombreux, se porta vers le séminaire où un poste de gardes nationaux y avait été placé. Cependant, des pierres furent lancées contre les fenêtres par quelques enfants et brisèrent, dit-on, quelques vitres. Des cris menaçants sortaient aussi de l’attroupement. Toutefois, on n’eut pas besoin de recourir à la force et la foule s’écoula à la voix persuasive des chefs et des soldats de la force citoyenne. (...)
Une partie de ce rassemblement revint alors à l’Hôtel-de-Ville où un jeune homme, en habit de garde national, donna aux flambeaux lecture à un groupe de peuple qui l’entourait, d’une pétition qui a reçu un certain nombre de signatures. Depuis, l’ordre n’a plus été troublé, le calme le plus parfait règne dans la ville
 ».
Le journal annonce qu’une seconde pétition sera préparée pour exprimer « l’opinion générale des citoyens, les besoins, les droits et les vœux de la ville [3] ».

Les raisons de l’attroupement

Assez curieusement, les ʺinsurgésʺ se sont rassemblés pour que l’ancien monastère de Brou soit transformé en caserne. Pour cela, il faut que les séminaristes en place depuis 1823 – depuis huit ans – quittent l’édifice. Une telle demande peut paraître curieuse car la conscription n’a jamais suscité de l’intérêt auprès des gens du peuple. Toutefois, ceux-ci ont l’obligation d’héberger les militaires de passage et cette contrainte se renouvelle souvent car l’Ain est à une frontière et les ʺrelèvesʺ entraînent de fréquents mouvements de troupes.
Toutefois, comme l’a affirmé le préfet, si l’autorité municipale « désire avoir une force armée dans le département de l’Ain, elle pourra pourvoir à ce que tel ou tel édifice change de destination, mais exproprier violemment qui que ce soit de la jouissance des bâtiments qui lui sont assignés [4], n’est pas acceptable.
Le 2 mars 1831, tant le Préfet de l’Ain que la Mairie de Bourg prennent des arrêtés pour prohiber tout rassemblement, des « actes d’autorité », selon le Courrier de l’Ain.
En outre, la présence d’un casernement représente un intérêt économique non négligeable et la ville y travaille depuis quelque temps, depuis 1826. Pour une telle installation, elle a choisi l’ancien couvent de la Visitation, rue Bourgmayer, mais il faut que les locaux soient libérés par les locataires. Ils le sont au début de l’année 1831 et des travaux sont aussitôt entrepris. La convention avec l’armée est prête en novembre 1831 mais tous les lits ne sont pas encore livrés. Dans les différents rapports, l’édifice est parfois dénommé la « Caserne des Saintes-Maries » (au pluriel).

Le quartier de Bourgmayer, en 1813, avec l’édifice "Sainte-Marie", ancien couvent de la Visitation.

En amont de l’attroupement

« L’église de Brou, si célèbre par son architecture gothique et par la sculpture des mausolées de marbre qui la décorent, a été, il y a quelques mois, le théâtre d’une mutilation déplorable ». Les tombeaux comportent des « enfants ou des génies  », « des statues gracieuses sorties nues du ciseau du sculpteur. Cette nudité innocente se retrouvent dans toutes les sculptures antiques ; elle n’a pas alarmé la pudeur de la pieuse princesse qui a fait construire l’église ; elle a trouvé grâce devant le rigorisme des Pères augustins à qui ce temple fut confié. (...)
Mais, depuis quelques mois , tout voile devient superflu, une mutilation grossièrement faite par un marteau vandale a déshonoré ce monument [5]
 ».
Malgré les enquêtes ou suppositions, les rumeurs qui ont circulé, le ou les coupables n’ont pu être identifiés. Comme l’église est réservée au clergé, la position du Supérieur du séminaire est délicate. Une messe, ouverte au public, a-t-elle été célébrée pour la fête de Saint-Nicolas au début du septembre ? Le séminaire a-t-il accueilli une "retraite ecclésiastique" (rassemblement de prêtres) ? La dégradation a-t-elle été commise à ces occasions ? C’est une éventualité.
L’affaire amuse la ville et même les journaux de Paris, et un chansonnier a écrit une complainte. Qui a osé mutiler ces enfants qui ont traversé, intacts, trois siècles d’histoire ?

Les "mutilations" ont été effectuées sur le tombeau de Philibert le Beau.

Rémi Riche

Novembre 2026. Avec la collaboration de Claude Brichon et Gyliane Millet.
Archives municipales de Bourg-en-Bresse.
Archives départementales de l’Ain.
Médiathèque É. & R. Vailland Bourg-en-Bresse.
Musée du Monastère Royal de Brou.

[1] Une histoire des Révolutions en France. Gaël Nofri. Les éditions du cerf. 2018.

[2] Courrier de l’Ain du 17 août 1830.

[3] Citations extraites du Courrier de l’Ain des 1er et 3 mars 1831.

[4] Courrier de l’Ain du 1er mars 1831.

[5] Courrier de l’Ain du 1er janvier 1831.

Partager cette page

  • Partager par mail
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Twitter