Les débuts de la photographie à Bourg-en-Bresse et en Bresse
M. Denizot, photographe, a l’honneur de donner avis qu’il vient de se fixer définitivement à Bourg. Les nombreuses félicitations qu’il a reçues à ce sujet lui font espérer que le public voudra bien, comme par le passé, l’honorer de sa confiance.
Cet avis, paru en mars 1864 dans le Courrier de l’Ain, marque, selon nos recherches, les véritables débuts, en Bresse, de la photographie. Avant d’évoquer ceux-ci, rappelons le contexte.
Le daguerréotype
Peintre et homme de théâtre, Louis-Jacques-Mandé Daguerre est considéré comme l’inventeur de la photographie, après de premiers travaux avec Nicéphore Niépce, son associé. « En 1839, la révélation officielle de son procédé par le député et physicien François Arago retentit comme un coup de tonnerre dans le monde des arts et des sciences. Pour la première fois, l’image de la nature pourra être faite, non par la main de l’homme, mais par le biais d’un appareil mécanique, la "camera obscura", combiné à l’action chimique de la lumière sur une surface sensible.
Le daguerréotype se présente comme une plaque de cuivre argentée sur laquelle vient s’imprimer l’image [1] ». Une dizaine de jours plus tard, les Bressans sont informés de cette invention par le Courrier de l’Ain du 19 janvier 1839 qui reprend un écho du journal parisien Les Débats. La citation se termine ainsi : « Ce procédé de M. Daguerre se trouve être tellement simple, tellement à la portée de tout le monde, qu’il risque de ne pas trouver dans l’exploitation de sa découverte le fruit de ses études et de ses efforts ; un brevet d’invention serait impuissant à lui garantir la propriété d’une idée que chacun peut mettre à exécution de soi-même, une fois qu’elle sera répandue ».
Le Journal de l’Ain, prudent, attend quelques mois pour informer ses lecteurs : « Il n’est bruit, depuis quelque temps, que de l’admirable invention de M. Daguerre, non moins remarquable, dit-on, que celle de l’imprimerie. Nous avons été si souvent trompés sur les progrès de l’époque, qu’on nous pardonnera d’être défiants pour tout ce qui se produit de nos jours. Nous avons voulu attendre le rapport même du savant que la chambre des députés avait choisi pour examiner la découverte de M. Daguerre [2] ».
Louis Daguerre n’est pas dépouillé des bénéfices de son invention car l’État lui accorde une rente. Au fil du temps, l’ensemble de la société s’intéresse progressivement aux vues issues de la nouvelle invention.
Une révolution
Les citations ci-dessus étaient effectivement prémonitoires car il n’est pas exagéré d’écrire que la photographie accompagne aujourd’hui la moindre de nos émotions. Un paysage enchante, un événement survient et aussitôt le smartphone, toujours à portée de main, est utilisé pour diffuser une photographie sur les réseaux sociaux. Ce geste, anodin et coutumier, trouve son origine dans l’invention de Daguerre, présentée d’ailleurs à l’époque avec un réel sens de la communication, que des spécialistes d’aujourd’hui ne renieraient nullement.
Avant d’arriver à cette omniprésence, la photographie a été développée en plusieurs étapes. Elle est d’abord le royaume d’artistes ou d’artisans doublés de chimistes œuvrant dans leurs chambres noires. Pour ces débuts, beaucoup de techniques sont expérimentées et elles sont à découvrir dans des ouvrages spécialisés ou au Musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).
La photographie passionne d’abord les classes aisées avant d’atteindre l’ensemble de la population. Les précurseurs locaux sont d’abord répertoriés et cette énumération permettra aux lecteurs de dater approximativement les clichés qu’ils pourraient trouver dans leurs archives familiales. S’ils sont solidement collés sur d’épais cartons, c’est pour éviter que ne s’enroule le papier albuminé très fin alors utilisé.
Des photographes itinérants
Toujours à ses débuts, la photographie exige un savoir-faire coûteux qui en limite sa diffusion. C’est pourquoi, en dehors des grandes villes, elle n’est d’abord proposée que par des marchands ambulants qui annoncent (ou font annoncer) leur venue par la presse locale. Une attention que mérite d’ailleurs la nouveauté car c’est une curiosité et un étonnement que d’avoir, devant soi et de façon figée, un portrait parfaitement fidèle, que seul le miroir pouvait renvoyer mais de manière toujours furtive. C’est magique pour l’époque, même si le format de ce portrait est encore des plus réduits ! Comment ne pas l’offrir à sa bien-aimée ou à ses proches ?
Quand les Burgiens ont-ils eu l’honneur de se faire ainsi portraiturer ?
M. et Mme Fontaine, artistes photographes de Paris s’annoncent à Bourg « pour très peu de temps » en octobre 1852 [3]. L’artiste (le mot est au singulier) propose la « reproduction de peintures, dessins et monuments, et les portraits après décès ; portraits pour médaillons, tabatières et écrins ». Il vend aussi des « appareils de daguerréotype à des prix modérés et des leçons de photographie sur papier et sur verre ». Les prix des portraits vont de cinq à dix-huit francs. Suivent les séjours de M. et Mme Bochet en novembre et décembre 1853, d’Eugène Muller « photographe à Paris », le fils de Mme Bochet, en septembre 1856 et en mai 1857. En décembre 1858, M. Vautier est présent à l’occasion des « étrennes pour 1859 [dont] le plus beau présent qu’on puisse nous faire, c’est de nous offrir le portrait d’une personne qui nous est chère [4] ».
Peinture et photographie
Au moment où seuls des peintres proposent des portraits ou des tableaux, la photographie perturbe cet ordonnancement et il est logique que des artistes s’intéressent à la nouvelle technique pour séduire le public. Daguerre n’est-il pas lui-même peintre ?
La frontière entre photographes et peintres est partout ténue et les impressionnistes ne sont les seuls à beaucoup s’y intéresser. Avant eux, Eugène Delacroix demandait à Durieu des modèles de poses dès 1854. En outre, la photographie diffuse des nus, un genre qui permet aux artistes-peintres peu fortunés de se dispenser de modèles qu’il faut rémunérer.
Les relations entre les deux techniques se confirment localement par cet extrait du Journal de l’Ain du 22 août 1860 : « M. Voulot, artiste, qui habite depuis douze ans Paris où il a fait ses études de peintre vient d’arriver à Bourg où il désire s’occuper, pendant un court séjour, de portraits dans tous les genres de peinture et en photographie. Il retouche aussi la photographie à l’aquarelle, genre qui permet d’approcher de la finesse et du velouté de la miniature, tout en conservant l’exactitude géométrique donnée par la lumière. Par ce procédé, une des plus belles inventions de ce siècle, la photographie, naturellement froide et sèche, revêt les tons transparents de la chair et le doux modelé d’une œuvre d’art. »
En outre, ce n’est pas anodin si l’un des premiers photographes installés à Bourg-en-Bresse, F. Lecomte, utilise la palette du peintre comme cachet de vendeur.
Photographier les monuments
La photographie ne s’intéresse pas seulement aux personnes mais aussi aux monuments et à l’église de Brou. M. Laudoyer, photographe installé à Lyon annonce une « belle collection » de six photographies au prix de dix-huit francs. Durant cet été 1863, il est écrit dans le Journal de l’Ain : « l’église de Brou, ce chef-d’œuvre des arts toujours si plein d’une merveilleuse fraîcheur, vient d’être l’objet de reproductions d’un rare mérite artistique (…). Ces vues photographiques, de grande dimension, sont ravissantes de perspective et de détails, et, de toutes les tentatives faites jusqu’à ce jour par les disciples de Daguerre, aucune ne satisfait mieux que les sept planches que M. Joguet, photographe de Lyon, et déjà récompensé par l’Empereur, vient de livrer au public. (…) Nadar et Disdéri, ces maîtres nouveaux en photographie, n’auraient pas mieux fait [5] ».
Pierre Denizot, premier photographe à demeure
Après des séjours ou ouvertures temporaires de son atelier depuis 1861, Pierre Denizot décide donc de se fixer à Bourg-en-Bresse à partir du printemps 1864 [6]. Selon les divers actes administratifs, Pierre Denizot naît en novembre 1828 à Autun (Saône-et-Loire). Veuf à Autun, il épouse en secondes noces Marie-Anne Paris, une lithographe. Quelques jours ou quelques mois plus tard, ils s’installent à Bourg-en-Bresse, Place Bernard.
En octobre 1861, le Courrier de l’Ain publie une annonce d’un « atelier de photographie de Denizot-Paris » mais Pierre Denizot est encore lithographe à la naissance de son fils Bernard en décembre 1861. Il se déclare photographe, domicilié au faubourg de Mâcon, lorsque naissent ses autres enfants en décembre 1863 et janvier 1866.
La photographie connaît un nouveau développement grâce au Français André-Adolphe-Eugène Disdéri qui a mis au point, en 1854, un nouvel appareil qui produit sur un seul cliché dix épreuves. Pour les portraits, cette invention permet la diffusion peu coûteuse [7] de « cartes de visites », des portraits de petit format (d’environ six par dix centimètres) collés sur un carton très rigide que chacun collectionne dans des albums spécialement agencés pour les recevoir.
Cette manie se diffuse partout et même les chroniqueurs locaux s’en moquent et s’amusent du comportement de leurs compatriotes dans leurs feuilletons, en prose ou en vers, intitulés « Flânerie autour de la chambre noire » ou « Vieilleries sur de vieux airs à propos d’une invention nouvelle [8] ».
Pierre Denizot poursuit son activité photographique et transfère son atelier en juin 1867 au faubourg Saint-Nicolas. Les drames familiaux ne l’épargnent toujours pas et il se marie une troisième fois avec une veuve en juillet 1878. Au recensement de 1881, il figure comme photographe mais au boulevard de Bourgneuf. Ensuite, il n’apparaît plus et son décès n’a pas été enregistré à Bourg-en-Bresse. « L’ancienne Maison Denizot » est mise en vente en juillet 1885.
Des successeurs et un nouveau-venu
Le successeur est Joseph Arnold, né en avril 1848 à Carspach (Haut-Rhin), marié depuis juin 1868 à Spechbach-le-Haut (Haut-Rhin) et père de deux enfants [9]. Deux autres enfants naissent en 1875 et 1877 à Bourg-en-Bresse où la famille réside désormais. Quand Joseph Arnold a-t-il pris la succession de Pierre Denizot ? La consultation des archives notariales n’a pas apporté de réponse. En 1875, la famille vit au 2, rue de la Pêcherie et c’est là qu’il fixe son adresse professionnelle pour plus d’une douzaine d’années.
Le suivant, Gustave Sonthonnax, fait l’objet d’un article élogieux dans le Courrier de l’Ain du 23 juillet 1899 qui évoque « un jeune photographe (…) sortant des premières maisons de photographie lyonnaises. (…) Vous ne saurez qu’admirer le plus : soit les poses pleines de naturel et de grâce des personnages, soit les tons magnifiques des épreuves rivalisant avec ceux des gravures les plus fines ». Gustave Sonthonnax, qui s’honore de distinctions obtenues à Paris en 1899 et 1900, se déplace au 2, rue Pasteur où le studio sera perpétué par Herwey.
La ville a vu d’autres photographes s’installer. D’abord Henri Gaudichon, né à Saint-Firmin-sur-Loire (Loiret) en 1848 et marié à Coligny en juillet 1877. En 1882 et 1886, il est photographe à Saulieu (Côte-d’Or) et c’est peu après qu’il s’installe à Bourg-en-Bresse où naît sa troisième fille en mars 1887 (il aura quatre enfants). Il implante son magasin au 1, place Joubert et, au début des années 1900. Désiré Duval, lui aussi natif du Loiret et déjà présent à l’adresse de la famille à Saulieu, prend la succession à Bourg-en-Bresse jusqu’au début des années 1910 où son studio est repris par Charles Sauvé.
Une évocation non exhaustive
Recenser tous les photographes est impossible car leur enseigne n’apparaît pas toujours dans les almanachs ou indicateurs. De la consultation [10] de ceux-ci, il est possible de noter, outre ceux évoqués précédemment et pour la période d’avant la Première Guerre, Lecomte (1867), Durlet (1880), Legay (1902), Edmond (1903) ou Ernest Baillou (1911). Sur le recensement de Bourg, une photographe - chef de famille, Albertine Gousse, est notée au 14, rue du Gouvernement ainsi que Joseph Beauvironnois, photographe, à la même adresse.
Émile Helgen est situé au 34 rue Alphonse Baudin à partir de 1913. Son activité est connue durant plusieurs décennies par de nombreuses photographies de mariages, conscrits ou autres scènes de la vie quotidienne. Son successeur a poursuivi ces activités et ajouté des reportages pour des activités économiques.
Ouvrir un commerce de photographie n’assure aucune rente dans une ville de taille modeste comme Bourg-en-Bresse. Est-ce pour cela que Louis Demay, présent à Bourg en 1891, se déplace à Lons-le-Saunier peu après ? En outre, Thiriat, mentionné en 1889, est acculé à la faillite et son matériel et ses produits sont proposés à une vente aux enchères en janvier 1899. Certains ont peut-être cessé leur activité avant cette extrémité et d’autres sont venus temporairement dans la ville comme, par exemple en 1891, la Grande photographie populaire parisienne.
Les cartes postales
Les cartes postales, inventées en Autriche en 1869, sont progressivement illustrées de photographies. A Bourg-en-Bresse, elles apparaissent à la fin de l’année 1898 grâce à l’éditeur Delagrande et Magnus de Besançon. Elles montrent les principaux monuments de la ville. Durant les premières années, le verso de la carte est réservé exclusivement à l’adresse et le timbre est parfois collé au recto.
Localement, l’initiative va être rapidement reprise et développée, pour la ville et les communes des environs, par B. Ferrand, Louis Montbarbon, Mme Veuve Ravier et d’autres éditeurs auxquels les photographes (cités ci-dessus) apportent leur concours. Les déplacements s’effectuent à bicyclette. Les véritables auteurs des vues ne sont généralement pas connus.
Et les particuliers ?
Les appareils photographiques vont se diffuser progressivement dans la société, grâce à deux canaux, au tout début du XXe siècle : les instituteurs qui peuvent acquérir leur matériel pour un faible coût pour encourager les conférences populaires [11] et les notables.
Ceux de Bourg-en-Bresse adhèrent à la Société d’Émulation de l’Ain ou à la Société des naturalistes de l’Ain et ils se regroupent pour fonder la Société photographique de l’Ain à Bourg-en-Bresse le 5 juin 1905. Un rapport au préfet de l’Ain du 30 avril 1907 indique que cette société, de 25 à 28 membres, dont « le but est de faire de la photographie artistique et documentaire », est présidée par Aimé Hudellet. Le bureau est composé de M. Ferrand vice-président, M. Huteau secrétaire, M. Collet trésorier et M. Edmond de Chossat bibliothécaire. Le rapport indique que « la ville de Bourg lui a accordé une subvention de 100 francs et, en compensation, la société dotera le musée de vues artistiques de la ville et des environs ».
Parmi ces notables, l’industriel Jean Morgon [12] utilise la photographie à des fins scientifiques pour démontrer la qualité de ses productions dans ses catalogues. L’aviation le passionne également et les instantanés [13] qu’il réalise alors permettent aujourd’hui de connaître les débuts de l’aviation à Bourg-en-Bresse et dans les environs.
Albums photographiques et premiers reporters
La photographie permet d’illustrer des ouvrages et les guides touristiques. En Bresse, il semble que le premier album photographique soit paru en 1893 à l’initiative de l’Album national qui édite une série de fascicules « de 16 pages de textes et de 16 photographies tirées sur un magnifique papier [pour les] personnes qui veulent, sans quitter leur fauteuil, voyager à travers la France et ses possessions coloniales ».
Le 21e fascicule est ainsi consacré à Brou et Bourg, avec la collaboration de Louis Demay (cité ci-dessus) qui photographie les bâtiments avec le souci d’une représentation formelle parfaite, sans le moindre effet artistique pour le cadrage.
Beaucoup d’autres ouvrages suivent avec, par exemple, la participation de photographes comme Jean-Baptiste Tournassoud, René Jacques ou encore Charles Antonin. Aujourd’hui, d’autres photographes de talent perpétuent cette tradition en exploitant au mieux la couleur.
Ces personnalités vont aussi devenir des reporters, au sens actuel du terme. Ils fixent par l’image des événements fugitifs. Le premier (ou l’un des tout premiers) incident aéronautique du département est ainsi illustré, comme l’explosion d’une locomotive peu après.
L’hebdomadaire Le Carillon, fondé en 1912, publie de tels clichés mais cesse sa publication dès le début de la Grande Guerre, son directeur s’engageant comme volontaire. Curieusement, cette guerre ancre la photographie personnalisée dans la société, l’éloignement de l’être cher ne pouvant être compensé que par un portrait. Ce besoin réciproque d’échanger des photographies est très présent dans les correspondances dès l’automne 1914.
Après la guerre, les nouvelles techniques, notamment la pellicule souple, contribue au fort développement de la photographie. Garder un souvenir visuel de ses excursions ou des événements personnels ou familiaux devient peu à peu un geste presque banal, sans le recours à un professionnel !
Rémi Riche
D’après un premier article publié dans les Chroniques de Bresse n° 7-2014, avec la collaboration de Maryse Blaizoud et Michelle Testud-Plancheron (†), pour les recherches généalogiques.
Photos
[1] Virginie Chardin pour l’exposition Éblouissants reflets du Musée des Beaux-Arts de Rouen durant l’été 2013.
[2] Journal de l’Ain du 10 juillet 1839.
[3] Journal de l’Ain du 15 octobre 1852.
[4] Informations puisées dans la presse locale.
[5] Journal de l’Ain des 24 et 27 juillet 1863.
[6] Courrier de l’Ain du 16 mars 1864.
[7] Gilles Mora. Petit lexique de la photographie. Éditions Abbeville. 1998.
[8] Courrier de l’Ain du 22 mars 1862 et Journal de l’Ain du 29 décembre 1862.
[9] Sans doute a-t-il choisi la France après l’invasion allemande de l’Alsace.
[10] Dans la limite de ceux qui ont été gardés dans les services d’archives.
[11] L’historien Eugène Dubois (1871-1952) est un bon exemple. Voir le dossier que lui ont consacré les Chroniques de Bresse n°5-2012.
[12] Voir le dossier que lui a consacré les Chroniques de Bresse n°7-2014.
[13] Ce fonds photographique a été récupéré par le Comité d’histoire de l’aviation des Pays d’Ain (C.H.A.P.A .) et versé aux Archives départementales de l’Ain. Fonds 120J.














