PREMIER SALON DES ARTISTES DE L’AIN

Le premier salon des artistes de l’Ain se déroule en juin 1905 à Bourg-en-Bresse. Comment est-on arrivé à organiser une telle manifestation ? Quels sont les artistes, hommes et femmes, qui y ont participé ? Cette chronique tente de répondre à ces questions. Elle est illustrées de reproductions disponibles ; les artistes évoqués n’étant pas, ou peu, exposés dans les musées.

PREMIÈRE PARTIE : UNE PRÉSENCE DANS LA VILLE

Un contexte favorable

Les arts sont bien présents dans la vie quotidienne de la cité burgienne et quelques faits le démontrent, de tous temps. Le Conseil municipal a encouragé les artistes qui lui en sont reconnaissants. C’est ainsi que le « sieur Cluny fils, peintre, élève de l’École centrale, né à Bourg, et dont les heureuses dispositions pour le dessin et la peinture, [ont] été encouragées par les administrations présentes » offre, à la ville, la copie du tableau de David, Le Premier Consul franchissant les Alpes, qu’il a réalisée pendant son séjour à Paris. Ce tableau est jugé d’une qualité suffisamment grande pour qu’il soit « déposé dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville et qu’il soit attribué à l’artiste une gratification de 600 francs à titre d’indemnité de ses frais et de son travail [1] ».
Présent à Bourg dans les années 1843-1845, le célèbre Gustave Doré (1832-1883) s’est sans doute construit lui-même, bien qu’il ait été l’élève de Bernard Peingeon [2] (1819-1873), professeur de travaux graphiques, au collège de Bourg. Pendant son séjour à Bourg, il a publié quelques caricatures. À la même époque, la ville s’émeut du décès précoce de la jeune peintre Élisa Blondel, née à Pont-d’Ain, (Élisabeth Blondel. 1811-1845) d’une maladie de poitrine. Quelques mois plus tôt, elle avait « exposé cinq portraits au Salon du Louvre [3] ».
Le Conseil municipal offre une concession au cimetière et cent francs pour concourir au monument funèbre. Celui-ci est érigé à l’aide d’une généreuse souscription publique à l’automne 1849, mais les inscriptions ne sont gravées que dix-huit mois plus tard [4].

La tombe d’Elisa Blondel, au cimetière de Bourg-en-Bresse, en mai 2021.

Peu après, l’émotion est encore grande lorsque décède Antony Viot, natif de Rodez (Aveyron) en 1817 et arrivé très jeune à Bourg où son père a été nommé comme directeur des contributions directes. Élève au collège, il est remarqué pour ses aptitudes pour le dessin et la musique. Son père l’envoie à Genève étudier auprès d’Alexandre Calame [5] (1810-1864), le peintre des paysages suisses, médaillé à Paris dès 1841. Comme son professeur, Antony Viot se consacre essentiellement à l’étude des paysages, avec une prédilection pour la Dombes, là où il décède. La presse locale lui consacre plusieurs articles et publie une lettre de Gustave Doré [6]. La biographie est rédigée par son ami, le peintre Léon Dallemagne (1837-1907), qui, né à Belley, a vécu essentiellement en Bresse.

Vue du Bugey, d’Antony Viot, de 1864. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 129 cm ; l : 97 cm).
Soleil couchant dans les Dombes, un tableau d’Antony Viot (1864), avec des taces de vétusté, conservé dans les réserve du Musée des Beaux-Arts de Marseille (h : 98,5 cm, l : 157,5 cm).

Durant cette seconde moitié du XIXe siècle, les artistes locaux exposent assidûment au Salon de Lyon, où ils se fréquentent et se confrontent à d’autres artistes. Être présent à ce salon est une première étape, une première reconnaissance [7]. En outre, les élèves de l’École des beaux-arts de Lyon peuvent concourir pour le Prix de Paris qui donne accès à l’École des beaux-arts de Paris. De là, ils concourent pour le Prix de Rome, le graal pour tout artiste en début de carrière car il offre une bourse d’étude de plusieurs années en Italie. Ce ʺsystèmeʺ encourage davantage l’académisme que l’innovation.
À propos des diverses expositions, la presse locale informe le public par des Notes d’art régulières. Aussi sont-ils proches les uns des autres et, à Bourg, beaucoup se retrouvent dans l’atelier d’Alfred Chanut (1851-1918), rue Charles Robin. De leur côté, les sculpteurs sont sollicités par des communes publiques ou privées mais il n’est pas fait appel à eux pour l’hôtel de préfecture (1888. Sculpteur lorrain Jean-Paul Aubé) ou pour la décoration du théâtre ou de la grenette (1899. Sculpteur lyonnais Jean-Louis Pivot). Maigre consolation, ils réalisent néanmoins pour des portraits, en médaillon, sur des stèles funéraires.

Alfred Chanut dans son atelier, photographie extraite de sa biographie écrite par Johannès Son (1920).

Une fête-concert de bienfaisance

Comment des artistes se sont-ils concertés pour offrir leurs œuvres pour les sociétés de bienfaisance des Tailleurs de pierre, de la Tutélaire de l’Ain et de la Société Ébrard ? L’histoire de le dit pas mais ce geste généreux prouve qu’ils sont bien intégrés dans la vie citadine. La fête se déroule le dimanche 16 janvier 1904 à la salle des fêtes et les billets d’entrée donnent accès au tirage de la tombola. Elle commence par un concert de l’Union bressane, harmonie de la ville, et de la Lyre ouvrière, chorale mixte. Ensuite, pour le tirage, « quatre mignonnes petites filles sont préposées à chacune des roues [8] » et le sort désigne le n° 783 pour le premier lot, le tableau Le chemineau d’Alfred Chanut, estimé à 1 200 francs. Les lots suivants sont des tableaux, aquarelles, fusains ou photographies.
Quelques mois plus tard, convaincus de « l’utilité d’un groupement pour arriver, par des expositions, à faire connaître leurs œuvres », ces artistes se retrouvent en assemblée générale, en septembre 1904, pour créer une Association des artistes de l’Ain. Le président est le maire de la ville, Georges Loiseau, secondé par les vice-présidents, Émile Hudellet, médecin, et Alfred Chanut, peintre. La cotisation est fixée à dix francs et le premier objectif est une exposition au printemps suivant. Celle-ci se tient du 1er au 15 juin 1905 dans la grande salle de l’École Carriat.
Pour situer le contexte national, la Loi de séparation des Églises et de l’État, qui anime intensément les débats politiques, est votée le 9 décembre 1905. En peinture, le néo-impressionnisme évolue vers le fauvisme et le cubisme. Le salon de Bourg se déroule un an avant le décès de l’Aixois Paul Cézanne (1839-1906) et deux ans avant le tableau des Demoiselles d’Avignon (1907) de Pablo Picasso (1881-1970) ; pour ne citer que deux des peintres les plus influents du moment.

Deux œuvres majeures

L’exposition burgienne est évoquée différemment par les deux journaux locaux. Pour le Journal de l’Ain, l’œuvre majeure est Le retour du grand-père, la sculpture d’Alphonse Muscat. « Cette admirable pièce était l’an dernier dans le rond-point du Salon de Paris et y a obtenu une médaille. Depuis, elle a été achetée par l’État et offerte à la ville de Bourg. Un vieillard aux traits accentués et aux muscles nerveux, physionomie bien connue dans nos montagnes du Bugey, revient des champs, appuyé sur un bâton. Un enfant de quinze ans s’élance à son cou et l’embrasse. De cette scène simple, l’artiste a su tirer une composition puissante [9]. »

Le retour du grand-père, dans son intégralité.
Déposée par l’Etat, la statue, aujourd’hui dégradée (2021), est exposée dans le Parc de la Visitation, à Bourg-en-Bresse.

Le Courrier de l’Ain préfère La partie de cartes d’Alfred Chanut, qui « impressionne et satisfait le visiteur. Les personnages sont groupés de la plus heureuse manière et savamment et puissamment peints. (…) Le Buveur, du même artiste, est tout simplement admirable. La Mandoliniste [10] pourrait être mieux. L’ensemble de l’exposition de M. Chanut est, avec celles de MM. Muscat (sculpture), Johannès Son et Allex, le clou du Salon des artistes de l’Ain. ».
Peintre d’histoire et d’animaux, auteur de grands tableaux, Gustave Surand (1860-1937) présente plusieurs tableaux dont Repas du lion et Tigre de l’Annam. Selon le Courrier de l’Ain, son Menréti de Roissiat est fort réussi : « c’est bien là du Bressan la douce placidité ; l’excellent ménétrier de Roissiat joue consciencieusement de la vielle ». Le Musée de Brou conserve plusieurs tableaux dont celui reproduit ci-après.

Caïus Caligula, esclaves dévorés par les lions, une vaste scène d’histoire, par Gustave Surand (h : 450 cm ; l : 600 cm).

Le chroniqueur ajoute : « Jules Migonney s’est essayé dans plusieurs genres. Il ne semble pas avoir trouvé sa voie jusqu’ici. Mais tous les chemins lui paraissent ouverts car, très jeune encore, il attire déjà l’attention. Son portrait de Muscat a de la vigueur. (…)

Alphonse Muscat, peint par Jules Migonney. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 41,3 cm ; l : 29,2 cm).

Félicien Proust nous présente aussi un portrait, mais un peu trop haut en couleur. Trop coloré aussi le visage de son Potier bressan, dont l’attitude et l’atelier accusent de sérieuses qualités. »

Potier bressan, de Félicien Proust, de 1897. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 73 cm ; l : 59,5 cm).

Des paysages

Trois jours plus tard, le Courrier de l’Ain publie un complément d’informations. « Notre seconde visite nous fait ajouter le nom de M. Léon Dallemagne. C’est même aux tableaux de ce maître que vont d’abord nos regards portés, cette fois, sur les seuls paysages. Il y a cinq : À La Cluse, Étang à Saint-Paul-de-Varax, Étude de bouleaux et Bords de la Reyssouze à Bourg. Tous ont, au plus haut degré, l’exactitude des tons et la précision dans le détail [11]. »

Bouquet d’arbres de Léon Dallemagne, de 1903. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 73,1 cm ; l : 51,8 cm).

« Johannès Son expose, lui aussi, cinq tableaux d’inégale valeur. (…) Une toile est d’une grande beauté ; c’est Derniers rayons. La fluidité de l’air calme du soir est bien rendue. Et dans la teinte mourante de l’eau de la rivière, achèvent délicatement de se refléter les massifs d’arbres riverains, dans une exquise douceur »

Bord de rivière, de Johannès Son. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 60,5 ; l : 81 cm).

Charles Alex, lyonnais de naissance et, le plus souvent, de résidence, saisit les paysages les plus variés et le chroniqueur préfère « les Bords de la Loire, en amont de Roanne. C’est remarquablement lumineux. »
« Louis Jourdan recherche le sombre et le farouche. Il vise à l’effet mais ne l’atteint pas toujours. » Ce peintre est au début de sa carrière qui le conduira à Paris. « Les paysages de Fonville sont vigoureux et frais. Ses Bords de la Reyssouze à Montagnat sont ravissants. »

Ciel en Dombes, de Louis Jourdan. Tableau conservé au Musée De Brou (h : 53 cm : l : 56,6 cm).

« Rochet-Beaudouin présente un petit chef-d’œuvre : le Champ de Mars de Bourg, par un temps de pluie. Cependant, les regards vont à son Pâturage de Chante-Merle à Verjon, dont le coloris automnal et la luminosité sont d’une grande pureté. » Rochet-Beaudouin termine sa vie comme maire de la commune de Verjon, en Revermont [12].

La Reyssouze aux Greffets, par Elie Rochet-Baudouin, de 1900. Tableau conservé par le Musée de Brou (h : 60,5 cm ; l : 95,5 cm).

« Louis Boulanger a du talent dans des tons très différents. Son Coin de ruelle à Pérouges est enlevé. »
Le secrétaire de l’association, Léon Loiseau, présente trois tableaux verdoyants : Bouvent, Effet du matin et La Saône à Neuville. D’autres peintres sont cités comme Jean Jacquemet, de Montluel, qui a exposé à Lyon en 1901 et 1902 ou Henri Ganio, de Crémieu, né à Saint-Martin-du-Mont en 1863, présent à Lyon de 1912 à 1914.

La Reyssouze à la Rovary, à Montagnat, de Horace Fontville. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 90 cm ; l : 115 cm).
Rue de Pérouges, de Louis-René Boulanger. Tableau conservé au Musée de Brou (h : 78,5 cm ; l : 55,5 cm).

Des artistes femmes

Les articles évoquent la présence de nombreuses femmes dont les œuvres n’ont pas été conservées dans des collections publiques. Par manque de talent ou par simple ostracisme ? En l’abscence des tableaux ou aquarelles, il est difficile de juger aujourd’hui. Pour le Courrier de l’Ain, « Gabrielle Bernard dessine avec sûreté de vastes panoramas et les plus lointains horizons ». Née à Saint-Laurent-sur-Saône le 23 janvier 1875, élève de Gustave Surand, Gabrielle Bernard habite alors Mâcon où elle est professeur de dessin au lycée de jeunes filles. Elle a exposé au Salon de Lyon depuis 1898.

Les bords du Suran, huile de Gabrielle Bernard (h : 62 cm ; l : 92 cm).

Pour les arts décoratifs, « Mlle Rose Pichaud qui, là comme ailleurs, occupe une première place. Ses miniatures sont de petits chefs-d’œuvre. (…) Ses élèves complètent le succès de cette section des arts décoratifs : Mlles Boisson, Bozonnet, de Menvielle et Piavoux, par leurs superbes panneaux de roses, d’œillets, d’anémones et d’aigrettes ; Mlle Jumel, avec un écran d’iris sur satin rose et d’un vase bien peint. À signaler aussi les beaux cuirs repoussés de Mlle Chépié [13]. Le Journal de l’Ain termine par cette note : « de nombreux travaux d’amateurs sont à joindre à la catégorie des œuvres professionnelles [14] ».
Née à Paris, Rose Pichaud habite Bourg où elle est professeur de couture au Lycée Edgar Quinet [15]. Elle a exposé une fois au Salon de Lyon, en 1903. Parmi ses élèves, spécialiste des cuirs repoussés, Blanche Chépié, née à Lyon vers 1886 et résidant à Trévoux [16], a exposé une première fois à Lyon en 1904.

Sculpteur et architecte

À côté du groupe déjà évoqué, Alphonse Muscat présente d’autres œuvres où « il excelle dans l’art difficile de donner de la vie vraie à ses personnages par le mouvement. Les Statuettes de tailleurs de pierre sont, à ce point de vue, de purs chefs-d’œuvre d’observation ». Son confrère Jean Tarrit présente des statuettes. « Comme dans la magnifique Saint-Sébastien qui orne l’église de Chatillon-sur-Chalaronne, M. Tarrit a su indiquer des qualités de maître. Les études de jeunes chats en grès ou bronze et la statuette en bois, placée à l’entrée, sont parfaites. »
Auguste Royer est le seul architecte à présenter « un motif et deux sujets. Ces derniers, une salle de spectacle et une chaire à prêcher du XIIIe siècle, sont bien conçus. Le motif, un départ de rampe monumentale est une petite merveille de patience en même temps qu’un pur ouvrage d’art. »

Saint-Sébastien, statue en bois, de Jean Tarrit, déposée par l’Etat et aujourd’hui placée dans l’église de Châtillon-sur-Chalaronne.

Une réussite

Tous les artistes ou amateurs présents ne sont pas cités ici. Quelle a été le succès de ce salon ? Les journaux locaux n’indiquent pas la fréquentation. Le Journal de l’Ain conclut : « somme toute, ce premier essai est une réussite. (…) Si, l’an prochain, cette exposition pouvait se compléter par une rétrospective mettant à jour bien des merveilles ignorées de Chintreuil, Viot, Doré, et bien d’autres grands maîtres, la leçon serait complète et d’un puissant intérêt. » Le Courrier de l’Ain ajoute : « on ne saurait trop féliciter les organisateurs, plus particulièrement M. Léon Loiseau, de cette heureuse tentative de décentralisation artistique. »

DEUXIÈME PARTIE : EN MARGE DU SALON

Émilien Cabuchet

En août 1905, Le Messager du dimanche, bulletin du diocèse de Belley, rend hommage au statuaire Émilien Cabuchet, décédé trois ans plus tôt, le 24 février 1902. Souvent désigné comme le sculpteur chrétien, Émilien Cabuchet (1819-1902) est issu d’une famille bressane de longue lignée. Il fréquente le collège des Jésuites à Chambéry puis ses parents, voyant son goût pour la sculpture, l’envoient étudier le dessin à Lyon où il rencontre Hippolyte Flandrin et de nombreux artistes. Il se rend ensuite à Paris, à l’atelier de Pierre-Charles Simart (Troyes 1806 - Paris 1857) puis, sur les conseils de ce dernier, prend le chemin de l’Italie en 1845. Pendant trois ans, il étudie dans les musées du Vatican.
De retour en France, il se fixe d’abord à Bourg, rue Bourmayer, puis part pour Paris, à la recherche de la consécration. Dans le Paris effervescent du Second Empire, il obtient des commandes et son art peut d’affirmer. Il partage alors sa vie entre la capitale et sa terre natale. Dans l’Ain, il est surtout connu pour ses statues de Saint Vincent de Paul à Châtillon-sur-Chalaronne et du Curé d’Ars en prière. Il repose au cimetière de Bourg où l’un de ses médaillons en bronze est incrusté sur la stèle de son ami, journaliste et homme de lettres, Jacques-Melchior Villefranche (1829-1904).

Le médaillon de bronze, réalisé par Emilien Cabuchet pour son ami, apposé sur une stèle sculptée par Doudeau, au cimetière de Bourg-en-Bresse (août 2021).

Émilien Cabuchet a aussi réalisé le buste de célébrités bressanes comme Marc-Antoine Puvis, député et président de la Société d’émulation de l’Ain (1776-1851), du docteur Léon Sirand (1812-1864), de l’abbé Jean Gorini (1803-1859), du docteur François-Denis Paccoud (1771-1848) ou encore du pomologue Alphonse Mas (1817-1875) ; des œuvres conservées au Musée de Brou.

Le buste, en terre cuite, de l’Abbé Gorini, influent homme d’église, réalisé par Emilien Cabuchet. Buste conservé au Musée de Brou.

Avenue Alsace-Lorraine

Si les artistes se retrouvent dans l’atelier d’Alfred Chanut, rue Charles Robin, le public est informé de l’actualité artistique grâce au magasin du musicien Claude Écochard, avenue Alsace-Lorraine, dont la vitrine est un lieu d’exposition permanent, ouvert à tous les arts. Fils d’un menuisier, né à Bourg le 7 octobre 1858, Claude Écochard découvre la musique lors de son service militaire à Chalon-sur-Saône. De retour à Bourg en 1883, il crée un magasin de musique qu’il déplace, en 1900, dans la nouvelle avenue très passante. Il dirige l’Union bressane, l’harmonie de la ville, et donne des cours à l’École Carriat.
Il est totalement impliqué dans la vie locale. En août 1904, sa vitrine présente « l’aquarelle qui doit servir de modèle pour les affiches peintes que le Syndicat d’initiative de l’Ain fera placarder au printemps prochain [17] » ; une œuvre d’Hugo d’Alezi, qui représente le site de Nantua, siège de l’organisme commanditaire. Elle est représentative des affiches de l’époque, des lieux de villégiature qui se développent grâce au chemin de fer.

L’aquarelle d’Hugo d’Alezi a été utilisée pour des affiches et pour illustrer la couverture du premier guide touristique de l’Ain.

Ensuite, en février 1907, les maquettes en concurrence pour le monument Lalande sont exposées pour que « les habitants de Bourg puissent apprécier les œuvres des artistes et des architectes de l’Ain et l’empressement qu’ils ont mis à glorifier un de nos plus illustres compatriotes [18] ». Lorsque Claude Écochard décède en octobre 1912, son épouse prend le relais et c’est ainsi, qu’au début de 1913, sont présentés des vielles et des costumes bressans. La vitrine devient le relais de la section Vieux Bourg du Syndicat d’initiative de Bourg, créé lui le 31 juillet 1912. C’est au début de ce XXe siècle qu’il est décidé de figer le folklore bressan à l’année 1830.
Sur le haut de l’avenue Alsace-Lorraine, la vitrine du photographe Henri Gaudichon, présent à Bourg de 1887 à 1900, accueille volontiers les œuvres des peintres ou aquarellistes locaux. Ses successeurs Désiré Duval et Charles Sauvé maintiennent cette offre.

Des aides départementales

Durant cette période, est annoncée la mort d’Auguste Roubaud, à Paris le 13 avril 1906. Né à Cerdon le 29 février 1828, il laisse un grand nombre de sculptures. Il a été « depuis 1866, hors concours à la Société des artistes français, [mais] ayant vécu modeste et fier, loin des intrigues, il meurt pauvre [19] ». Surnommé Roubaud le jeune, il est le frère de Félix Roubaud, né le 2 janvier 1824 à Cerdon, boursier du département de l’Ain en 1848. Félix Roubaud étudie alors la sculpture aux écoles de beaux-arts de Lyon, puis de Paris. En 1850, il remercie l’Ain par l’envoi de l’une de ses créations, la Rivière d’Ain. Il sollicite une nouvelle bourse et le Conseil général de l’Ain lui alloue « comme dernier encouragement, une somme de douze cents francs pour l’aider à compléter son éducation artistique ». Son dossier est appuyé par son maître James Pradier (1790-1852) et le statuaire Lequesne (1815-1887) qui voient en lui « un candidat sérieux au grand Prix de Rome [20] ». Félix Roubaud n’obtiendra jamais ce prix mais il recevra de nombreuses commandes, jusqu’à sa mort le 13 décembre 1876 à Lyon. Le Musée de Brou en conserve quelques-unes.

Buste en marbre du peintre lyonnais Pierre Revoil, réalisé par Félix Roubaud (1871) et exposé au Musée des Beaux-Arts de Lyon (août 2021).

Auguste Roubaud a sculpté le portrait pour la tombe, au cimetière de Bourg-en-Bresse, du médecin et député Edmond Tiersot (1822-1883), père du musicologue Julien Tiersot (1857-1936), né à Bourg-en-Bresse, auteur d’études et de plusieurs recueils de chansons pour les écoliers de France.

Au cimetière de Bourg-en-Bresse, portrait du député de l’Ain et opposant au Second Empire, Edmond Tiersot, signé "Roubaud Jeune", en août 2021.

En 1851, le Conseil général de l’Ain a aussi encouragé un jeune peintre, François-Léon Terrier, élève aux beaux-arts à Lyon, en lui attribuant « à titre exceptionnel et pour cette année seulement, une somme de six cents francs ». L’année précédente, le Conseil lui avait refusé une bourse, malgré la remise d’un tableau au Département, comme preuve de ses capacités.

"Allégorie à la musique", de Léon-François terrier (h : 91 cm, l : 73 cm. 1857) remis au musée de Villefranche-sur-Saône, en 2017, par M. Michel Bosse-Platière.

Firmin-Girard

Les articles de presse, évoquant le salon de l’Ain, regrette l’absence du peintre Firmin-Girard, né le 28 mai 1838 à Poncin. Sa famille, à Paris depuis 1845, sollicite une bourse départementale que le Conseil général accorde. En retour, l’artiste remet, à la préfecture de l’Ain, son tableau « Saint Charles Borromée pendant la peste de Milan [pour remercier] le pays qui a favorisé ses études [21] ». Élève de Gleyre (1806-1874) et de Gérôme (1824-1904), « il connaît très tôt le succès au Salon des Artistes Français exposant une œuvre variée, depuis la peinture d’histoire aux scènes de genre, aux paysages et aux sujets naturalistes. Il rejoint la Société Nationale des Beaux-Arts, (…) se rapproche des courants naturalistes et évolue vers des sujets empruntés aux régions dans lesquelles il séjourne régulièrement, la Picardie, Charlieu et ses environs, la Bresse de son enfance [22]. »
Firmin-Girard a envoyé un tableau pour le deuxième salon de Bourg, en mai 1906, et le Journal de l’Ain indique : « le tableau de M. Firmin-Girard est trop petit et trop ancien pour permettre de juger du talent de notre éminent compatriote ».

S’inspirant de ses régions de prédilection, le Pays de Charlieu et la Bresse, Firmin-Girard a évoqué les petits métiers, ici "Le menuisier Claude Roy".

À l’école d’Alger

En 1909, Jules Migonney obtient une bourse pour un séjour à la Villa Abd-El-Tif d’Alger. Là, il se consacre totalement à la peinture et il intègre ainsi la catégorie des peintres orientalistes. À son retour, il présente vingt-cinq peintures au Salon de la Société des peintres orientalistes. « Le plaisir pris par Migonney est sensible dans sa peinture étonnamment sensuelle, lumineuse et libre [23]. »
Jules Migonney a un destin particulier. Il naît à Bourg le 22 février 1876, fils unique d’une mère âgée de 44 ans et d’un gendarme retraité de 51 ans, malade. Aussi sa naissance est-elle déclarée par un oncle maternel. Ses parents se sont mariés en août 1854 à Chavannes-sur-Suran et son père décède en octobre 1889. Il est boursier au lycée de Bourg à la fin des années 1880.
Quelques années plus tard, son camarade de classe, Léon Deshais, se souviendra : « je revois Migonney, timide écolier, au Lycée de Bourg-en-Bresse. Notre professeur de dessin, M. Proust, presque aussi jeune que nous, était un excellent maître. (...) Migonney avait le prix de dessin. Il en avait d’autres aussi et sa mère rêvait pour lui des lauriers universitaires. Il suivit néanmoins sa destinée qui était de peindre [24]. »
Pour cela, en 1893, sa mère sollicite la ville de Bourg pour une bourse à l’école des beaux-arts de Lyon. Une commission municipale étudie la situation. « Madame Migonney, veuve d’un ancien gendarme devenu aveugle, est restée seule avec son fils, et ayant peu de ressources, il lui est impossible, non seulement de se livrer à aucun travail, ni guère venir en aide à son fils, ancien boursier de la ville, âgé de 18 ans, qui vient d’être admis comme élève titulaire à l’école des beaux-arts de Lyon, sans passer par le stage des aspirants. Les élèves titulaires ne sont reçus qu’après un examen très sérieux (…). Les élèves qui désirent absolument travailler sont obligés de suivre des cours en dehors de ceux faits à l’école des beaux-arts afin de bien employer leur journée. C’est ainsi que le jeune Migonney suit de deux à quatre heures du soir chez un artiste de Lyon (Prix de Paris), moyennant la somme de cinquante francs par mois. (…)
Considérant les heureuses dispositions du jeune Migonney, sa persévérance au travail et la situation intéressante de sa mère, la commission vous propose de voter, à titre exceptionnel et pour une année seulement, la somme de trois cents francs, afin d’aider au jeune Migonney à continuer ses études à l’école des beaux-arts de Lyon
 ». Le Conseil municipal du 21 décembre 1893 adopte cette proposition. L’année suivante, Madame Migonney sollicite, « en faveur de son fils Jules, élève titulaire de l’école des beaux-arts de Lyon » le renouvellement de la subvention. Le Conseil municipal le lui accorde dans sa séance du 18 octobre 1894, « à titre tout à fait exceptionnel ».
Il réside alors à Lyon. Après son année de service militaire à Bourg, de novembre 1897 à septembre 1898, il rejoint Paris et s’inscrit à l’École des beaux-arts. Il parfait sa formation en fréquentant les musées, auprès d’artistes et d’amis comme Jean Puy (1876-1960) ou Jacques-Émile Blanche (1861-1942). Il revient chez sa mère, à Bourg, de juillet à novembre 1903 avant de repartir pour Paris. Il effectue ensuite ses périodes de vingt et un jours, de militaire réserviste, à la caserne de Bourg en mars 1904 et 1906. Sa mère décède en 1907.
Aujourd’hui, plusieurs de ses tableaux sont exposés au Musée de Brou.

Nature morte de Jules Migonney (1902), achetée par l’État en 1927 et déposée au Musée Georges-Borias d’ Uzès, en 1947 (h : 78 cm ; l : 52 cm).
Même si Dame Nature lui donne un cadre fleuri, la tombe de Jules Migonney, au cimetière de Bourg-en-Bresse, se dégrade sérieusement (août 2021).

Une société de photographie

La photographie, évoquée dans cette chronique, est à ses balbutiements et, à Bourg, le 18 mai 1905, une première réunion est tenue pour « créer une société de photographes amateurs du département de l’Ain. Cette société se propose de réunir les personnages s’intéressant à la photographie, à son application, de mettre à leur disposition un atelier commun, des appareils, une bibliothèque ; d’organiser des concours, des expositions ».
L’assemblée générale constitutive a lieu le 6 juin et le bureau est composé de « Aîmé Hudellet, rentier, président ; MM. Lesire, professeur au lycée, et Ferrand, négociant, vice-présidents ; M. Huteau, professeur à l’École normale, secrétaire ; M. Huttin, notaire, trésorier, et M. Chossat-de-Montburon, bibliothécaire [25] ».
Ces notables vont pratiquer la photographie avec un talent certain et leurs œuvres vont illustrer des guides touristiques. Les signatures les plus indiquées sont celles d’Aîmé Hudellet, le président, et de Victor Nodet, médecin et historien, gendre d’Émilien Cabuchet, le statuaire. Le premier photographe professionnel, à demeure, M. Denizot, s’est installé à Bourg en 1864 [26].

ÉPILOGUE

1905 ! La situation paraît favorable au point où la France réduit la durée du service militaire est réduite de trois à deux ans.
En réalité, les relations diplomatiques se tendent et l’Europe sombre dans la guerre à partir du 2 août 1914 ; le conflit devenant mondial par la suite.
À l’intérieur, la situation s’aggrave aussi. Après les incidents lors des inventaires des églises, consécutifs à la Loi de séparation des Églises et de l’État, les manifestations et les conflits sociaux se succèdent.
À Bourg, le séminaire quitte les locaux de Brou où les autorités espèrent déplacer le musée. Le projet n’a pas le temps d’aboutir que déjà les soldats occupent les lieux, puis un hôpital militaire. Le musée ne sera ouvert qu’en 1922, voici bientôt cent ans ! Entre temps, à l’image de la société, arts et artistes auront beaucoup souffert. Les peintres locaux ont peu traiter de la guerre dans leurs oeuvres.

Une œuvre non documentée. Les G.V.C. (gardes des voies de communication) étaient des soldats de 42 à 46 ans, chargés de garder les points stratégiques.
"La gamelle", une gravure de Jules Migonney, conservée au Musée de Brou.

Rémi RICHE

Avec la participation active de

Anne Autissier

biliothécaire au Musée de Brou.

Merci à Magali Briat-Philippe, Conservatrice au Musée de Brou ; Brigitte Chimier, Conservatrice du Musée d’Uzès ; Gérard Fabre, Musée des Beaux-Arts de Marseille ; Patrick Faucheur, site Firmin-Girard ; Cécile Parigot, Musée Paul Dini à Villefranche-sur-Saône, Fanny Venuti, Médiathèque É. & R. Vailland à Bourg-en-Bresse ; Archives départementales de l’Ain ; Archives municipales de Bourg-en-Bresse ; Claude Brichon et Jean Naëgelen.

Bibliographie
L’Ain, ses peintres d’hier. Amis de Brou. Musée de Brou Bourg-en-Bresse. 1998.
Alfred Chanut par Johannès Son. Prtat Frères, imprimeurs. Mâcon. 1920.
Salons et expositions à Lyon. 1786-1918. Catalogue des exposants et liste de leurs œuvres. (3 tomes). Éditions de L’Échelle de Jacob. Dijon. 2007.
SARDA Marie-Anne. Portraits et monuments de l’Ain : la sculpture de 1750 à 1950 dans les collections du Musée de Brou. Monastère royal Brou Bourg-en-Bresse. 2007.

Note aux lecteurs

Si vous avez des renseignements complémentaires à nous fournir, voire des reproductions d’autres tableaux des artistes signalés, nous serons heureux de les recevoir et de les transmettre, pour information, au Musée de Brou, pour tout projet éventuel.

Document à télécharger

[1Conseil municipal de Bourg du 15 février 1806. A.M.B. 1D17. Un ouvrier gagne de 1F à 1,5 F par jour. Tableau non répertorié aujourd’hui.

[2Patronyme orthographié Pingean à l’acte de naissance et Peingeon sur la pierre tombale au cimetière de Bourg.

[3Courrier de l’Ain des 5 avril et 21 octobre 1845.

[4Conseil municipal du 14 novembre 1845. Journal de l’Ain des 5 décembre 1849 et 6 juin 1851

[5Une de ses toiles, Orage dans la vallée de Meiringen, est exposée au Musée des beaux-arts de Lyon.

[6Courrier de l’Ain du 25 août 1866.

[7Comme élément d’information, un tableau, annexé à la fin de cette chronique, recense la participation des artistes cités dans cette chronique.

[8Journal de l’Ain du 18 janvier 1904.

[9Journal de l’Ain du 31 mai 1905.

[10Ces deux tableaux sont reproduits, en noir et blanc, dans le livret Alfred Chanut édité par le Syndicat d’initiative de Bourg, en 1920. Le second est visible sur la photographie de l’atelier, ci-dessus.

[11 Courrier de l’Ain des 11 et 14 juin 1905.

[12Il décède en octobre 1906 et ses funérailles sont relatées dans le Courrier de l’Ain du 17 octobre 1906.

[13Courrier de l’Ain du14 juin 1905.

[14Journal de l’Ain du 7 juin 1905.

[15Annuaire de l’Ain de 1902. Elle habite encore à Bourg en 1911.

[16Sur le recensement de 1901, elle est indiquée comme âgée de 15 ans.

[17Journal de l’Ain du 29 août 1904.

[18Courrier de l’Ain du 1er février 1907.

[19Courrier de l’Ain du 18 avril 1906.

[20Courrier de l’Ain du 30 septembre 1851 pour les deux citations. Le Prix de Rome est un concours des Académies des beaux-arts qui donne accès à une bourse et un séjour d’étude en Italie.

[21Courrier de l’Ain du 29 décembre 1860.

[22Extrait du site https://firmingirard.com/. Nous en conseillons la consultation à nos lecteurs.

[23Marie-Dominique Nivière dans Jules Migonney. 1991.

[24Courrier de l’Ain du 27 février 1923.

[25Courrier de l’Ain des 28 mai et 7 juin 1905.

[26Voir les Chroniques de Bresse n°7-2014.

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