Premières vaccinations en Bresse

Notre période subit l’épidémie de la Covid et la communauté la combat par des vaccinations. Voici plus de deux siècles, la société trouvait une solution contre les ravages de la variole grâce à la vaccine, une découverte médicale majeure.

PREMIÈRE ÉTAPE : UN REMÈDE

Une maladie meurtrière

Il est difficile d’imaginer que, depuis son apparition au VIIe siècle, la variole provoquait régulièrement des ravages parmi la population et, plus particulièrement chez les enfants. Au début du XIXe siècle, elle est toujours une menace comme l’indique la circulaire [1] du 25 avril 1811, adressée à tous les prêtres et desservants du diocèse de Lyon : « l’exercice de votre ministère vous offre, tous les jours, le spectacle déchirant des ravages affreux que la petite vérole produit au sein des familles. Une portion notable de l’espèce humaine est moissonnée par ce cruel fléau dans le printemps de la vie. (…)
Quel bonheur, si on parvenait à nous délivrer de cette contagion ! (…) Tout semble nous annoncer que la vaccination est l’arme puissante qui va la détruire. (…) Combien ils sont dignes de nos éloges, les savants qui consacrent leurs talents à perfectionner ce remède ! (…) Que votre zèle s’enflamme donc pour faire connaître le secours de la vaccine à ceux qui l’ignorent encore ; dissiper les bruits faux que la prévention répand pour en arrêter les progrès ; encourager à y recourir ceux qui la négligent. (…)
 ».
La variole se caractérise par une très forte fièvre et des pustules purulentes apparaissent sur tout le corps. Si la variole ne tue pas systématiquement, elle défigure à jamais, en grêlant les visages. Au XVIIIe siècle, elle tuait encore 400 000 personnes en Europe, en étant deux fois plus meurtrière que la peste du siècle précédent. Dénommée la « mort rouge », elle emporte le Grand Dauphin en 1711 et Louis XV en 1774. Elle est longtemps supportée comme un mal endémique, presque domestique, et elle n’a jamais suscité de grandes paniques collectives ou des réflexes d’exclusion, constatés lors des épidémies de peste. Elle est redoutable car huit personnes sur dix la contractent un jour ou l’autre, un malade sur sept en meurt, dont 90 % des enfants de moins de dix ans.

Jeune femme marquée par la variole.

Edward Jenner, le précurseur

La médecine est impuissante face à ce fléau mais, de tous temps, elle a tenté de lutter. Il a d’abord été remarqué que la maladie ne frappait jamais deux fois une même personne et l’idée a été d’assurer une protection à vie par une inoculation, par différents procédés dont l’incision, du pus de pustules de malades faiblement atteints. Cette méthode, appelée variolisation, aurait été utilisée dans différentes régions du monde. Elle n’est pas sans danger, avec le risque de déclencher une variole mortelle, pour une personne sur cinquante à deux cent cinquante.
De par le monde et en Europe, avant la fin du XVIIIe siècle, il est remarqué que des fermières, qui traient des vaches et qui contractent leur maladie, le cow-pox, ou vaccine, ne sont pas atteintes par la variole. Plusieurs inoculations du pus des pustules du pis des vaches auraient été effectuées. « Avant même les expériences de Jenner, les propriétés prophylactiques du cow-pox n’ont peut-être pas échappé à l’attention de quelques médecins (…) mais c’est incontestablement un chirurgien du Gloucester, Joseph Adams, qui, en 1795, évoque le tout premier, et de façon explicite, les propriétés antivarioliques du cow-pox. (…)
Dès 1770, Jenner s’est attiré les railleries de son entourage en évoquant les espérances que les propriétés du cow-pox lui inspiraient déjà. Sans doute n’était-il pas, à cette date, le seul détenteur du secret et la tradition qui attribue aux paysans de plusieurs pays une connaissance empirique du phénomène repose sur une réalité bien établie. Que des observateurs, médecins pour la plupart, aient rapporté le fait n’est pas impossible. Mais leurs observations ne sont tirées de l’oubli que grâce aux travaux de Jenner. (…)
Au terme d’une série d’expériences menées avec une rigueur scientifique exemplaire et dont les résultats furent dûment consignés, Jenner a donné au cow-pox sa raison d’être et de se propager dans le monde entier. Même s’il intervient dans un contexte favorable comme le couronnement d’un long processus de cristallisation amorcé par la médicalisation de l’inoculation, le succès instantané et foudroyant de la vaccine après la publication de ses travaux reste encore le témoignage le plus éloquent de son génie créateur [2]
 ».

Le docteur Edward Jenner (1749-1823) effectue sa première vaccination, le 14 mai 1796, « sur James Phipps, le fils de huit ans de son jardinier, grâce au pus prélevé sur la main d’une fermière qui avait attrapé la vaccine en trayant une vache. Il injecta le pus dans les deux bras du garçon, puis, après quelques jours, lui fit subir une variolisation pour s’assurer qu’il était bien protégé. (…) On comprendra bien plus tard que les anticorps produits contre la vaccine protègent contre la variole, car les deux virus se ressemblent beaucoup [3] ».
Les mots vaccin et vaccination entrent alors dans le langage commun et l’usage en sera confirmé par Louis Pasteur (1822-1895) en hommage aux travaux d’Edward Jenner.

Récupérer la vaccine

Edward Jenner publie ses travaux en septembre 1798 et, en un an, sa découverte se répand dans le monde occidental. La France souhaite en bénéficier mais elle est, plus ou moins, en guerre contre l’Angleterre. Quelques valeureux hommes de l’Académie de médecine et de l’Institut national affrontent et contournent les difficultés. Après quelques péripéties et des échecs, les premières vaccinations sont réalisées à Boulogne-sur-Mer le 19 juin 1800 et à Paris le 8 août 1800. Les expérimentations, sous le contrôle d’un comité médical, se poursuivent sur des enfants abandonnés et recueillis dans un établissement mis à disposition par un ancien émigré. Déjà, un Comité central de vaccine a été institué avec l’appui d’éminentes personnalités du Consulat [4].

Le Docteur Jenner vaccine son jeune enfant.

L’Ain dans le mouvement

Trois mois après Paris, la vaccination est appliquée dans l’Ain. « La première tentative fut faite à Bourg en brumaire an IX [23 octobre-21 novembre 1800] par le médecin Perret sur son fils auquel il avait quelque temps auparavant inoculé infructueusement la petite vérole. Cet exemple fut bientôt suivi, avec un égal succès, par les médecins les plus distingués du département et, dans le courant de l’an XI, il y eut plus de 400 enfants soumis à cette bénigne opération dans la seule ville de Bourg.
La ville de Pont-de-Vaux ne tarda pas à jouir des mêmes avantages [grâce à] M. Vibert, l’un des médecins les plus distingués du département (…). Le médecin et le chirurgien en chef de l’hôpital de Bourg avaient déjà établi, dans le mois de germinal an 9, une vaccination gratuite en faveur des pauvres. Ceux de Pont-de-Vaux les ont imités et, en peu de temps, les villes et les campagnes environnantes offrirent plus de 200 individus vaccinés.
La petite ville de Thoissey était, tous les 5 ou 6 ans, ravagée par la petite vérole. Elle n’y avait été inoculée que deux fois dans le cours de 28 ans. M. Lorin y commença les opérations de la vaccine le 25 germinal an IX [15 avril 1801] avec du vaccin envoyé par le Comité central de Paris. Elles furent d’abord sans succès. Il fit de nouvelles tentatives avec du vaccin récent, envoyé de Bourg. Elles réussirent parfaitement. On compta, en peu de mois, plus de 200 vaccinés et, chaque jour, on y voit diminuer le nombre des victimes de la petite vérole.
À Bâgé, à Pont-de-Veyle, à Châtillon-sur-Chalaronne, à Trévoux et dans la montagne, la vaccine a fait à peu près les mêmes progrès. (…)
Dans les demandes de vaccin que l’on faisait, ou qu’on recevait, l’envoi consistait toujours en fils ; ce n’est que vers la fin de l’an 9 et au commencement de l’an X [septembre 1801] que l’on s’est servi de plaques de verre pour transmettre le vaccin d’un lieu à un autre. Cette manière de conserver et de transmettre le virus-vaccin a été généralement utilisée et la méthode d’insertion a été celle de piqûres faites avec la lancette. Le lieu de l’insertion a presque toujours été à la partie externe et supérieure du bras [5]
 ».
La vaccination, adoptée sur l’ensemble du département, a supplanté la variolisation. Une première étape a été atteinte.

Un comité départemental de vaccine

Pour se donner davantage de moyens et favoriser la diffusion des vaccinations, un Comité départemental de vaccine est créé par un arrêté préfectoral du 24 germinal an XII (14 avril 1804). Il tient sa première réunion un mois plus tard, le 26 floréal (16 mai 1804) à l’hospice de Charité de Bourg [6]. « Il se donna des correspondants, dans les différents points du département, parmi les hommes de l’art, les curés, les propriétaires instruits et même parmi des cultivateurs doués d’un bon jugement et d’un caractère de probité et d’humanité qui les rendait recommandables à leurs concitoyens.
Le Comité prit d’abord, de concert avec les administrateurs de la Charité de Bourg, des mesures pour que tous les enfants, confiés à leurs soins, fussent vaccinés. Il étendit ces mesures à ceux de la Charité de Lyon, qui sont en très grand nombre dans ce département.
 »
La seconde action du comité est de « publier une instruction pratique avec laquelle toute personne douée d’une certaine intelligence pourrait propager ce préservatif assuré contre un fléau des plus affreux et des plus meurtriers pour l’espèce humaine. Cette instruction fut bientôt rédigée, imprimée et distribuée à profusion ».

Le Comité départemental de l’Ain s’est inspiré de l’ouvrage de H. Ranque de 1801 (à droite) pour éditer et diffuser largement une brochure, en 1804 (à gauche).

L’intervention des cultivateurs

La population s’implique totalement dans la promotion de la vaccine ou dans la lutte contre la variole. Ainsi, à Journans [7], « la vaccine est tellement en crédit que le père de famille qui négligerait d’y soumettre ses enfants serait assuré [que] l’opinion publique le poursuivrait jusqu’à ce qu’il eût mis sa famille à l’abri d’un malheur qui pourrait s’étendre à tout le village ».
Dans sa séance du 17 prairial an XII (6 juin 1804), le Comité apprend qu’une épidémie variolique désole deux communes, Bény et Marboz [8]. Le commissaire délégué constate, à Bény, que « la maladie a été arrêtée dans sa marche et complètement détruite par les soins de Claude Joseph Perrin, cultivateur intelligent de la même paroisse, qui, ayant vu pratiquer la vaccine par Joseph Daujat de Beaupont, aussi cultivateur, s’était mis à l’exercer lui-même et y a soumis, dans la seule paroisse de Bény, près de 300 enfants menacés du même sort que ceux que la petite vérole avait déjà moissonnés ou mutilés ».
Claude Joseph Perrin protège aussi quelques enfants de la commune voisine de Marboz [9] et transmet son savoir à Joseph Pochon, du hameau de Pessole, qui vaccine une trentaine d’enfants. « Après cette époque, l’un et l’autre continuent, avec succès, à vacciner les enfants qui leur sont présentés ; ils se transportent même à des distances considérables lorsqu’ils en sont priés, et toujours avec le plus grand désintéressement et un zèle à toute épreuve ».
Le Comité se heurte toutefois à la difficulté d’entretenir le vaccin dans les endroits où la population est peu nombreuse. En outre, les enfants de l’hospice de Charité, sur lesquels il compte, sont disséminés sur une trop grande surface. Il s’approvisionne alors à Genève ou à Lyon et « le Comité a fait faire des expériences, à l’hospice, sur les vaccinations au moyen de croûtes. Cette manière d’inoculer le vaccin a réussi parfaitement ».

Le Docteur Pacoud est médecin à l’hôpital de Bourg, construit de 1782 à 1790.

Un cours pour les sages-femmes

En titre, le Docteur Denis François Pacoud [10] est le médecin en chef pour les épidémies pour le seul arrondissement de Bourg. En réalité, il sollicite des rapports de ses confrères et en transmet les analyses au préfet. Durant l’an XIII, il fait un cours public de vaccine « pour 32 sages-femmes qui suivent, à Bourg, le cours d’accouchement établi d’après la loi sur l’organisation de la médecine et dont il était professeur-adjoint. (…) On apprend ensuite que quelques-unes ont inoculé la vaccine avec succès. (…) Après avoir écarté les dangers qui menacent les premiers jours de l’existence de l’homme, que peuvent-elles faire de plus utile pour lui que de le soustraire à la plus hideuse, à la plus meurtrière de toutes les maladies ».
Le rapport se termine sur une note optimiste : « ainsi la vaccine trouve aujourd’hui des partisans dans toutes les classes de la société. S’il lui reste encore quelques ennemis, ils ont un caractère si peu marquant (…) qu’ils n’osent plus se prononcer ouvertement [11] ».
Au printemps de 1810, le ministre de l’Intérieur décerne à deux médecins, MM. Tenand à Belley et M. Pacoud à Bourg, une médaille en « récompense du zèle qu’ils ont montré pour la propagation de la vaccine [12] ».

Les titres et la signature du Docteur Pacoud. A.D. Ain. 20M2.

Deux manières de vacciner

Le Docteur Tenand, médecin en chef de l’hospice de Belley et médecin en chef des épidémies de l’arrondissement de Belley, explique que la vaccination se fait par deux procédés : avec le virus frais et liquide, « de bras à bras », ou avec le virus desséché, « à distance ».
« Pour opérer de bras à bras, on s’arme d’une lancette avec laquelle on perce obliquement le bouton vaccin, on recueille le virus qui se présente bientôt sous la forme d’une goutte lymphatique, de la plus belle transparence, on la transporte sur le bras du sujet à vacciner en piquant ou égratignant l’épiderme pour le diviser et effleurer la peau.
On conserve le vaccin sur des fils, sur des verres ou sur la lancette. On charge cet instrument en le rapprochant plusieurs fois de la goutte vaccine. On doit l’employer dans les vingt-quatre heures quand on le conserve ainsi. Pour faire l’insertion, on plonge l’instrument dans l’eau pure et on opère comme de bras à bras.
Les verres dont on se sert pour conserver le vaccin sont de différentes formes (…) et tous se chargent de la même manière : on approche leurs surfaces des boutons percés en plusieurs endroits, on les retire un instant pour les rapprocher encore. Les verres sont rapprochés, on entoure leurs bords de cire jaune pour les préserver du contact avec l’air et on les plie dans un papier pour les préserver de la lumière. Pour en faire l’insertion, on humecte légèrement la pointe de la lancette, avec laquelle on frotte les surfaces ou le vaccin est déposé. On le délaye de cette manière, après quoi on opère comme de bras à bras.
Les fils se chargent en les faisant glisser deux à quatre fois dans la goutte vaccine, après quoi on les plie pour les placer dans un papier que l’on double plusieurs fois. Pour s’en servir, on coupe le fil imprégné, avec un canif, par petits bouts d’une ligne ; on les place dans des incisions légères faites à la peau. On contient avec une compresse et avec une bande, on lève l’appareil le troisième ou quatrième jour [13]
 ».

SECONDE ÉTAPE : L’ESSOUFFLEMENT

Moins de zèle

Le dynamisme des vaccinateurs s’enraye quelque peu durant les années suivantes, malgré la création d’un fond d’indemnité, par un arrêté du 11 novembre 1811. Ensuite, interviennent la chute de l’Empire et l’occupation du pays par des troupes étrangères.
Le Docteur Pacoud dresse le bilan de cette période, dans un rapport [14], destiné au préfet et daté du 4 juin 1816. « Mes espérances ont été trompées, en raison du nombre des vaccinateurs établis dans chaque canton. Nulle part, si j’en excepte Pont-de-Vaux, je n’ai vu, parmi eux, cet accord nécessaire pour arriver à des résultats satisfaisants. » Il n’a plus reçu de rapports depuis 1812 et il déplore une négligence. « D’un autre côté, le zèle des vaccinateurs n’a pas été soutenu convenablement par les maires et les curés. Plusieurs ont affiché même des opinions contraires à cette pratique bienfaisante ; ils ont renouvelé, aux yeux des hommes crédules de nos campagnes, les absurdes arguments dont l’ignorance et la mauvaise foi s’étaient servi, dans les premiers temps, pour arrêter les rapides progrès de la vaccine. Les maires, en général, n’ont porté, à cette découverte, qu’un intérêt passif. (…) Telles sont les causes qui, jointes à l’état de trouble et d’inquiétude qu’ont dû nécessairement entraîner deux invasions ruineuses et trop rapprochées [15], ont dû ralentir les opérations des vaccinateurs, et renforcer l’indifférence naturelle des habitants de nos campagnes sur le sort de leurs enfants ».
Il propose une nouvelle organisation pour « établir cette unité d’action nécessaire entre les maires, les curés et les vaccinateurs ; c’est de cet ensemble seul qu’il est permis d’atteindre (…) l’extinction de la petite vérole. (…) Il importe de ne pas perdre de vue que l’indemnité qui leur est accordée n’est qu’un faible dédommagement de la peine qu’ils se donnent (…).Il importe, enfin, que le nom des plus laborieux soit annuellement proclamé comme ayant le plus de droit à la reconnaissance publique ».

Des prix d’encouragement

Des prix d’encouragement sont créés par un arrêté préfectoral du 22 avril 1818. Un an plus tard, trois prix sont décernés à M. Baudin, chirurgien à Nantua (654 vaccinations, 300 F), à M. Gay, chirurgien et maire de Musinens, près de Bellegarde (650 vaccinations, 200 F) et à M. Roux, médecin à Lhuis (491 vaccinations, 100 F). Un tableau récapitule l’activité des vaccinateurs. Un seul médecin de Bourg y figure alors que les médecins Hudelet, Genard et Pacoud vaccinent dans le canton, comme l’officier de santé Sylvant.

Vaccinations réalisées, en 1818, dans l’arrondissement de Bourg, d’après le tableau figurant dans l’arrêté préfectoral du 12 avril 1819. A.D. Ain. 3K13.

L’idée ne se révèle pas judicieuse sur un territoire au relief diversifié. « Celui qui, placé sur les hautes montagnes du Bugey, ou dans le centre des étangs de la Dombes, ou dans les boues de la Bresse, avait à parcourir, au milieu d’une population éparse, une vaste étendue de terrain avec difficulté et parfois danger, n’avait-il pas plus de mérite vacciner un petit nombre d’enfants, que celui qui en vaccinait le double ou le triple parmi les populations nombreuses des villes ou des villages agglomérés ? »
Ces dispositions sont abandonnées en 1822 car les états adressés au jury départemental, pour l’année 1821, ne donnent pas la garantie que les opérations soient entièrement faites, notamment pour la seconde visite de contrôle. La liste des médecins vaccinateurs, pour chaque canton, est actualisée et un dépôt départemental de vaccin est institué par un arrêté préfectoral du 30 mars 1822.

Appel aux sages-femmes

En 1832, l’épidémie variolique, survenue depuis l’année précédente dans plusieurs communes du département, est considérée comme un avertissement vis-à-vis de l’insuffisance des vaccinations. De 5 995 en 1825, leur nombre s’est stabilisé durant quelques années, avant de chuter à 2 726 en 1831. Lors de sa session de juillet 1832, le Conseil général de l’Ain en appelle aux maires pour qu’ils « redoublent d’efforts pour renverser les obstacles que l’ignorance oppose encore, en certains lieux, au zèle des médecins et sages-femmes. Ils doivent rappeler à leurs administrés qu’ils se rendent coupables, envers la société et envers leur famille, en repoussant le bienfait de la vaccination ».
Lui-même « dans ses sessions précédentes, avait réduit à deux mille francs, la somme votée pour la propagation de la vaccine ; cette somme a été de nouveau portée à quatre mille francs dans la session de 1832. Ce sacrifice permet à l’administration d’indemniser, d’une manière convenable, les médecins et les sages-femmes pour les frais et les pertes de temps résultant des vaccinations à domicile, que leur zèle désintéressé a porté si souvent à pratiquer d’une manière toute gratuite (…) J’ai prescrit, qu’à l’avenir, aucune vaccination ne donnerait droit à la prime si son résultat n’était régulièrement constaté [16] », par une seconde visite.
Ces engagements cachent une innovation : un appel clair aux sages-femmes, comme le préconisait le Docteur Pacoud, dès les débuts. En quelques années, elles déploient une activité remarquable, comme le prouve le tableau ci-après [17]. Plus d’un nouveau-né sur deux est vacciné.
Grâce au dépôt départemental, dirigé par le Docteur Pacoud, et la collaboration des sages-femmes, les vaccinations offrent une réelle protection à la population, contre la variole. Deux maîtresses sages-femmes de l’école d’accouchement, Mmes Renaud et Page, s’assurent, par les vaccinations qu’elles effectuent, que le dépôt dispose toujours de vaccin. Ce dépôt fonctionne essentiellement le mercredi, jour de marché, à Bourg. Grâce à ce dispositif, tout cas sporadique est aussitôt pris en charge.

Un rebond en 1870-1871

Au moment où, le 19 juillet 1870, l’Empereur déclare la guerre à la Prusse, Paris est victime d’une épidémie de variole, maladie endémique dans la capitale depuis 1865. La propagation est si virulente en décembre 1869 qu’une conférence médicale est organisée à Paris, du 25 mai au 29 juin 1870. Les six séances rassemblent plusieurs centaines de médecins, venus de l’ensemble du territoire. Pourtant, la population a été vaccinée mais les vaccins, de mauvaise qualité, n’immunisaient, au mieux, que quelques années.
Cette épidémie n’épargne pas l’armée bien que 93 % des recrues de 1869 étaient vaccinées [18]. La mobilisation des conscrits, le déplacement des armées propagent la variole en France et, ensuite, dans les pays voisins, notamment par les prisonniers français. Les civils ne sont pas épargnés et beaucoup de départements sont particulièrement frappés.
La Bresse est atteinte au cours de ce second semestre 1870 et la presse locale reprend un communiqué de l’Académie de médecine recommandant la revaccination [19]. L’épidémie frappe Bourg et les décès se multiplient à l’Hôtel-Dieu et dans les formations sanitaires, aménagées pour la guerre.

Le relevé des décès à Bourg dans les formations sanitaires.

Les campagnes ne sont pas épargnées et, durant les trois premiers mois de 1871, « dans plusieurs villages, le nombre des décès du premier trimestre dépasse déjà la moyenne des décès de l’année précédente ». Cela se vérifie à Chavannes-sur-Reyssouze (canton de Pont-de-Vaux) où les décès, lors du premier trimestre 1871, s’élèvent à 29 alors que la moyenne des années encadrantes est de 23 décès [20].
Il est nécessaire de « revacciner avec persévérance, sans jamais se lasser ». Pour cela, « l’école vétérinaire de Lyon rend de grands services. De jeunes sujets de l’espèce bovine reçoivent l’inoculation vaccinale et multiplient ainsi, à l’aide de belles pustules, le précieux virus que les médecins viennent recueillir eux-mêmes [21] ». Il est curieux de constater que la presse locale publie, au même moment une publicité pour des préservatifs qu’elle dénonce par ailleurs, le même jour.

Encart du Courrier de l’Ain du 6 avril 1871.

La vaccination va être maintenue durant de nombreuses décennies, devenir obligatoire en 1902 et la variole ne sera éradiquée qu’en 1980, selon l’Organisation mondiale de la santé. Entre temps, le pays est atteint par d’autres épidémies, notamment par le choléra, dès 1832.■

Rémi RICHE

Avec la collaboration d’André Abbiateci, Maryse Blaizoud, Claude et Geneviève Brichon, Martine Cividin, Jacqueline Cordier, Édith et Lucien Ducolomb, Docteur Julie Émont, Patricia Guillot, Gyliane Millet, Carine Renoux, Louis Riche, Fanny Venuti.

Bibliographie

Académie nationale de médecine (site). Les membres du Comité central de vaccine, une poignée d’hommes qui ont bien mérité de leur patrie, et même de l’humanité. H. Bazin. Bulletin de 2001.
AMEISEN Jean Claude, BERCHE Patrick, BROHARD Yvan. Une histoire de la médecine. Éditions de la Martinière. Paris. 2001.
DARMON Pierre. CNRS. Vaccins et vaccinations avant Jenner : une querelle d’antériorité. Histoire, économie et société. 1984. Site Persée.
JORLAND Gérard. La variole et la guerre de 1870. Les tribunes de la santé. 2011. Site CAIRN.
PACOUD Denis François. Notice historique sur la propagation de la vaccine dans l’Ain, de 1808 à 1839. Bourg. 1840. BNF.
Journal de l’Ain, collection de la Médiathèque É. & R. Vailland.
Série 3 K des Archives départementales de l’Ain.
Sites : Gallica (BNF) ; Lectura Plus (portail du patrimoine écrit et graphique en Auvergne-Rhône-Alpes).

Photos

[1A.D. Ain. 20M2.

[2Vaccins et vaccinations avant Jenner, une querelle d’antériorité, par Pierre Darmon. 1984.

[3Petite histoire de la vaccination, par Valérie Borde. Santé et science. 2020.

[4Voir l’article Les membres du Comité central de vaccine (…), dans bibliographie.

[5A.D. Ain. 36M1. Non daté. Texte pour la Statistique du département de l’Ain. 1808.

[6Les citations qui suivent sont extraites du même document.

[7Commune du canton de Pont-d’Ain.

[8Les relevés effectués par Claude et Geneviève Brichon, et Maryse Blaizoud, confirment les mortalités enfantines. D’autres communes sont atteintes, comme Confrançon où les enfants de moins de 5 ans représentent 41 des 66 décès de l’année 1806.

[9Bény, Beaupont et Marboz sont des communes du canton de Coligny. À Marboz, les enfants de 2 ans et moins représentent 54 des 157 décès de l’année XII (23 septembre 1803 au 22 septembre 1804).

[10Né à Mézériat le 14 juin 1771, docteur en médecine à Paris le 12 juillet 1803, mort le 14 mars 1848 à Bourg.

[11Dernière citation du document 36M1 des A.D. Ain.

[12Circulaire du préfet aux maires, du 24 avril 1810. A.D. Ain. 3K4.

[13Extrait de l’Instruction de M. Tenand, du 9 décembre 1807. Recueil administratif. A.D. Ain. 3K1.

[14A.D. Ain. 30M2. Les citations qui suivent sont extraites de ce rapport.

[15Invasions autrichiennes du 11 janvier au 12 juin 1814 et du 8 juillet au 19 décembre 1815.

[16Session du Conseil général de l’Ain. Courrier de l’Ain du 26 juillet 1832.

[17Extrait de la Notice historique du Docteur Pacoud. 1840. Voir bibliographie.

[18Gérard Jorland. Voir bibliographie.

[19Courrier de l’Ain du 12 juillet 1870.

[20Relevé effectué, comme pour Bourg, par Claude et Geneviève Brichon.

[21Courrier de l’Aindu 6 avril 1871.

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