Tony Ferret (1851-1923), itinéraire d’un architecte de Bourg-en-Bresse à Treffort

Tony Ferret, ce natif de Saône-et-Loire, est sans doute l’architecte qui a le plus marqué de son empreinte le paysage aindinois entre 1880 et 1925. Aujourd’hui encore, ses constructions sont visibles un peu partout dans le département. Mais c’est à Bourg-en-Bresse, que l’on peut toujours admirer ses créations parmi les plus marquantes, qui ont contribué à la transformation et à la modernisation de la ville.

Biographie de Tony Ferret

Portrait de Tony Ferret, en 1917.

Il naît à Azé, village du Haut-Mâconnais aux vignobles réputés, le 16 septembre 1851.
À 14 ans, ses parents [1] s’installent à Mâcon. Il fréquente l’école communale de dessin, tandis que son père, menuisier puis vérificateur en bâtiments, l’initie à la construction. Son professeur à l’école de dessin remarque ses qualités naturelles pour le dessin d’imitation et d’architecture et dira que « ses laborieux efforts d’un travail soutenu lui ont obtenu plusieurs prix d’abord, et ont développé chez lui une habileté de la main qui peut être très utile pour certains travaux graphiques ».
Il se forme successivement auprès de trois architectes réputés : André Berthier, architecte départemental de Saône-et-Loire puis architecte diocésain d’Autun [2]. C’est sans doute auprès de lui qu’il prend goût pour l’art roman. Le maître et l’élève concevront plusieurs églises néo-romanes. Il se rend ensuite à Paris et devient apprenti dans l’atelier de Charles Laisné [3]. Il poursuit cet apprentissage auprès de Désiré Devrez [4], dont la carrière a sans doute servi d’exemple pour Ferret : cet élève de Laisné a, en effet, eu une activité considérable, signant des dizaines de projets de mairies, groupes scolaires, châteaux, villas et autres hôtels particuliers, sans oublier des monuments funéraires et des tribunes de courses. On lui doit aussi la restauration des flèches de Notre-Dame de Paris.
Ferret se contente de cette formation professionnalisante de deux années et ne fréquentera jamais l’École des Beaux-Arts, école qui délivre depuis 1867 le diplôme officiel d’architecte : il n’est alors pas nécessaire pour en exercer la profession [5].
Il rentre en Saône-et-Loire en 1873 pour épouser Pauline (dite Antoinette) Verchère, dont il a déjà deux filles : Pauline, née en 1870 et Marie, en 1872. Le couple aura en 1874 un fils – Georges – futur architecte.

Au moment de son mariage, Ferret se dit « dessinateur ». Il installe son premier cabinet d’architecte à Mâcon en 1876 et se fait connaître en participant à des concours publics à Beaune, Bourg-en-Bresse, Morez dans le Jura ou au Creusot [6]. Sa réalisation la plus spectaculaire est sans doute, en 1881, le stand de tir de la ville de Mâcon.

Le stand de tir de Mâcon, édifié en 1881.

Répondant aux sollicitations du préfet, il se présente au concours d’architecte du département de l’Ain. Il est nommé en 1884, après avoir refusé le poste de la Drôme en 1882.

C’est le début d’une ascension fulgurante tant professionnelle que sociale : pendant 35 ans, il aura pour mission d’entretenir les bâtiments publics officiels [7].
Ses bureaux se trouvent avenue Alphonse Baudin à Bourg. Il s’entoure d’une équipe – secrétaire, apprentis, aides chargés de vérifier les mémoires et d’élaborer les devis – mais on ignore leur nom à l’exception de Louis Pochon (1869-1940), commis principal de 1890 à 1897, futur architecte et de son propre fils, Georges Ferret, qui travaille à ses côtés de 1901 à 1905.Il interviendra dans pas moins de 70 communes aindinoises [8], où peu de chantiers lui échappent, tout en continuant à travailler en Saône-et-Loire et dans le Jura. À Lons-le-Saunier, par exemple, associé à son fils Georges, il redessine la façade du théâtre municipal, partiellement détruit par un incendie l’année précédente et imagine un nouvel intérieur.

Le théâtre de Lons-le-Saunier (1903).

Ces commandes officielles ne font cependant pas de lui un fonctionnaire d’État. La profession d’architecte est alors en pleine mutation, suite à la définition d’un nouveau statut libéral, désormais distinct de celui d’entrepreneur. Il perçoit un pourcentage sur le montant des travaux. Il peut donc à la fois dresser des plans pour des bâtiments officiels et répondre aux sollicitations d’une ville ou d’une clientèle privée, pour qui il conçoit immeubles, maisons (dont la sienne) et châteaux (dont le sien). Nommé architecte diocésain en 1886, il bâtira et restaurera des églises. En 1908, il remplira en plus les fonctions d’architecte des monuments historiques et interviendra à ce titre à l’église de Brou.
Sa devise « omnia per laborem » définit parfaitement sa conception du métier d’architecte. Si on ajoute sa participation à un certain nombre de sociétés savantes ou sportives, on peut dire que Tony Ferret aura eu une vie intense et bien remplie.
Lorsqu’il meurt le 18 novembre 1923, c’est un notable et un bourgeois respecté que l’on conduit à sa dernière demeure. Ses funérailles ont lieu en présence de nombreux élus du département et d’une foule importante ; elles donnent lieu à des discours officiels [9] qui louent unanimement ses qualités d’architecte mais qui soulignent aussi ses qualités humaines : on le décrit comme étant d’un caractère indépendant, d’une franchise parfois un peu rude, d’humeur toujours égale, ami fidèle et chef de chantier apprécié car il était simple et gentil.
Lui, le fils d’un menuisier et d’une lingère, est devenu une personnalité qui a contribué à dessiner le visage moderne du département de l’Ain en général et de la ville de Bourg en particulier.
Son ascension sociale, profitera également à ses enfants : sa fille aînée – Pauline (1870-1948) – s’installe à Paris après son mariage en 1896 avec Stanislas de Marsilly du Verdier, un militaire [10] ; la seconde – Marie (1872-1959) - épouse le peintre Jean-Paul Sinibaldi (Paris 1857-Bourg-en-Bresse 1909) [11], qui est l’auteur, entre autres du décor d’un salon du ministère de l’agriculture au tournant du siècle ; il collaborera également avec son beau-père. Quant à son fils Georges, après avoir été architecte à Lyon, il s’installe à Vincennes où il vivra de ses rentes [12].

Les commandes publiques dans l’Ain

Pour comprendre pourquoi Tony Ferret a été tant sollicité par les communes du département de l’Ain, il faut se souvenir du contexte politique et social de cette fin de 19e siècle.
L’instruction est au centre des préoccupations politiques : si jusqu’aux années 1870, l’action de l’État et de l’Église se conjuguent pour la construction et l’entretien des écoles (lois Guizot de 1833) [13], les lois Jules Ferry sur l’école primaire en France (votées en 1881-1882 sous la Troisième République) obligent les municipalités à se doter d’écoles publiques, rendent l’instruction primaire obligatoire et gratuite (16 juin 1881) et laïcisent définitivement l’enseignement (28 mars 1882).
Tous ces nouveaux équipements communaux vont représenter une part importante dans l’œuvre de Ferret. On dénombre en effet une bonne quarantaine de mairies, d’écoles, de mairies-écoles – c’est le cas le plus fréquent - et d’hôtels de ville dans l’Ain comme dans le Jura et le Rhône aussi.
Devant la multiplicité des commandes et projets, Ferret, comme nombre de ses collègues architectes, va proposer un cahier des charges standard balayant tous les aspects de la construction : matériaux, orientation des classes, place dévolue au préau, au gymnase et au logement des instituteurs sans oublier la nécessaire séparation entre école de filles et école de garçons.

La mairie de Brénod (1896).

Ferret adopte un plan type, principalement pour les mairies/écoles : un bâtiment, dont la partie centrale est occupée par la mairie et les ailes par les 2 écoles.
C’est un architecte pragmatique, sensible aux innovations technologiques de son temps et à l’aspect décoratif des constructions. Il utilise la fonte de fer et le béton armé, les nouveaux matériaux du XXe siècle : le métal forme la structure du kiosque à musique (1887) et le béton armé pour le lanternon du clocher de Notre-Dame à Bourg.
On peut citer en exemple l’école d’Oyonnax, projet monumental, au sens premier du terme, de 5 classes : c’est un bâtiment formé de 3 ailes, inscrit sur un terrain triangulaire, dont on admire le soin apporté au traitement du soubassement et des deux tours majestueuses surmontées d’un clocheton [14].

Oyonnax (1904).

Parmi les hôtels de ville, celui de Châtillon-sur-Chalaronne, commandé par le maire Victor Dugas de la Boissonny en 1889, est sans doute le plus ambitieux, puisqu’il devait comprendre non seulement la mairie mais aussi une bibliothèque, une justice de paix, un local à archives et même un musée. Deux ailes ne seront pas réalisées : elles devaient accueillir la Caisse d’épargne et le poids public.

L’Hôtel-de-Ville de Châtillon-sur-Chalaronne d’après une carte postale ancienne.

Citons encore Izenave, Neuville-sur-Ain ou Brénod [15].
Plus atypique, il établit les plans de la laiterie de Cormaranche-en-Bugey en 1903 [16], ou encore le tribunal de Belley, l’asile de vieillards de Châtillon-sur-Chalaronne, le palais de justice de Gex, les abattoirs de Lagnieu, l’hôpital de Pont-de-Vaux, etc.

La Palais de justice de Belley (1889).
Le projet de construction du Palais de justice de Gex (1883-1891) signé par Tony Ferret (1890).

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À BOURG-EN-BRESSE

Si l’œuvre de Tony Ferret est pléthorique dans le département de l’Ain, c’est sans doute à Bourg-en-Bresse que se situent la plupart de ses ouvrages majeurs.
Au cours de la dernière décennie du 19e siècle, il profite du plan de modernisation du centre-ville engagée par le maire Jean-Marie Verne [17] à la faveur du percement d’une avenue reliant l’hôtel de ville à la gare, connue sous le nom de « Percée » (1890-1895). Verne, ardent républicain, fait sortir la ville de sa gangue moyenâgeuse et imagine une cité moderne, où la circulation est aisée, la vie civique et sociale favorisée par des équipements collectifs nouveaux et faciles d’accès. Ce projet, initié en 1875, ne sera réalisé qu’à partir de 1888 au prix de travaux coûteux estimés à un million de francs [18].

Contribution à la Percée

Ferret, ami du maire de Bourg, est assez peu présent sur le tracé de la percée elle-même [19].
D’ailleurs, dans une lettre publiée sous le pseudonyme de « Justinien », il fustige ce projet qu’il qualifie d’haussmannien. Il pense qu’il y aurait mieux à faire çà et là dans les quartiers : il cite par exemple les habitants de Bel-Air qui paient des impôts et qui n’ont pourtant ni eau courante, ni gaz, ni électricité. Une erreur, selon lui, qui pourrait faire perdre les proches élections aux édiles burgiens !
Mais sa triple contribution est pourtant remarquable alors qu’investisseurs et entrepreneurs ne se bousculent pas [20] car le cahier des charges est très contraignant (aspect des immeubles imposé sur des terrains en forte déclivité et un prix au mètre carré jugé exorbitant).

L’Hôtel des Postes et Télégraphe, devenu le Centre Albert Camus.
Le projet, dessiné par Tony Ferret.

On lui doit l’Hôtel des Postes et Télégraphes du département de l’Ain, devenu Centre culturel Albert Camus en 1977. Les plans qu’il dresse fin 1894, prévoient une construction de 800 m2 d’emprise sur une surface utile de 1039 m2. Inauguré le 21 juin 1897, l’ensemble a belle allure : il offre aux passants une magnifique façade en pierre, dont les éléments d’ornementation rappellent ceux du théâtre municipal, son contemporain. Il est constitué de deux pans d’inégale longueur, articulés autour d’une tourelle d’angle. On la repère de loin avec son dôme arrondi, élément décoratif « signature » de Ferret, que l’on retrouvera dans nombre de ses constructions.
La forte déclivité du terrain met le rez-de-chaussée au niveau d’un premier étage avenue Alsace-Lorraine, nécessitant l’implantation d’un escalier d’accès.
L’usage de poutres métalliques permet de concevoir une grande salle publique lumineuse sans autre cloisonnement que le mobilier des guichets, flanquée de deux petites salles pour le télégraphe et une troisième pour le téléphone, des bureaux et une salle de travail pour les facteurs, tandis que l’étage supérieur accueille l’appartement du directeur, celui du receveur et des bureaux.
Si Ferret respecte les délais impartis, son budget dépasse largement le devis initial : il a remplacé les becs de gaz prévus initialement par un éclairage électrique. Pour amadouer ses commanditaires, il accepte que ses honoraires soient calculés sur le premier devis (60 000 F/ 95 000 F) !
Ferret intervient encore à deux reprises sur cette nouvelle avenue : il conçoit l’immeuble Convert à l’angle de la rue Clavagry en 1897 (il sera question plus loin) et, en 1907, le square Lalande.
En 1907, pour le centenaire de la mort de Lalande, Ferret associé au sculpteur Alphonse Muscat (1871-1944) réalise l’aménagement du square éponyme [21]. S’appuyant sur les propositions de la Société d’Émulation de l’Ain, il situe le monument à la gloire du savant sur une volée de trois marches, qui rattrape la pente du terrain. Il conçoit une base sur laquelle Muscat sculpte de charmants putti et une élégante représentation de l’astronomie soulevant le voile de la nuit. Au pied du monument figurent un globe, des lunettes et un zodiaque, symbolisant la contribution exceptionnelle du savant aux progrès de la science.

Le monument à la gloire de Lalande dont le buste a été sauvegardé lors de la Seconde Guerre mondiale.
L’astronomie soulevant le voile, œuvre d’Alphonse Muscat pour le monument Lalande (1908). Maquette en plâtre. Musée de Brou – Inv.968.106.

Contribution hors Percée

Les interventions majeures de Ferret à Bourg se situent en amont et en aval de l’avenue.
L’architecte participe grandement à la modernisation de la ville, en restaurant (1886-1889) la préfecture, incendiée en 1885, puis en dressant successivement les plans du lycée de jeunes filles (1887-1906), en construisant un nouveau bâtiment pour les archives départementales (1909). Il faut encore mettre à son actif le temple protestant (1898), le théâtre municipal reconstruit en 1896 après un incendie et la nouvelle halle aux grains (Grenette, 1900) sans oublier la maternité du boulevard de Brou (1903-1906) et quelques constructions privées remarquables.
Dès 1887, il dessine le kiosque à musique dans le jardin des Quinconces (aujourd’hui Simone Veil) : c’est le premier chantier municipal burgien de Ferret. Sur un soubassement octogonal, il élève une plateforme campée de 8 piliers en fonte supportant une charpente recouverte d’un toit de zinc. Cet édifice élégant aux fines sculptures, a fait les beaux jours des concerts du 23e régiment d’infanterie basé à Bourg et des sociétés de musique très en vogue à cette époque. Ferret était lui-même membre de la société philharmonique de la ville. Il ne demandera pas d’honoraires pour ce travail

Projet du kiosque à musique (1887).
Le kiosque à musique (1888).
Un détail décoratif du kiosque à musique.

En 1888, il dresse les plans du lycée de jeunes filles, qui prendra plus tard le nom d’Edgar Quinet puis celui de Marcelle Pardé. La construction est en pierre de taille pour les articulations et les encadrements de fenêtre, la brique et les moellons constituant l’essentiel de l’édifice. Le bâtiment offre une longue façade sur l’avenue Alsace-Lorraine, scandée par trois pavillons : celui du centre est surmonté d’un clocheton : l’une des signatures de Ferret, comme également la frise en céramique qui court sous le toit. Le très beau cartouche sculpté à l’angle du boulevard Paul Bert célèbre les sciences et les arts enseignés ici. On y voit aussi gravés les noms associés dans ce projet de Ferret et de l’entrepreneur Charles Martin [22].

Ferret ajoutera un étage pour l’internat en 1891 et une aile en retour en 1902 ; il fera installer le chauffage (système à vapeur à haute pression) en 1909. Au total, le chantier du lycée a traversé une grande partie de la carrière de Tony Ferret de 1888 à 1909.
En 1895, il est chargé de concevoir les plans du temple protestant, situé derrière l’actuel Centre Albert Camus. S’il dessine un intérieur d’une grande sobriété, conforme aux prescriptions de la religion protestante, il dote l’édifice d’un surprenant clocher : aux angles, des chouettes rappellent le cri de ralliement des réformés lorsqu’ils étaient obligés de se réunir dans la clandestinité.

Le temple (1895).
Un détail ornemental du clocher : une chouette.

De 1896 à 1901, suite à l’incendie du vieux théâtre, il se voit confier un vaste projet comprenant trois édifices publics : une grenette – l’ancienne de 1773 se lézardait dangereusement – surmontée d’une salle des fêtes et, à côté, un nouveau théâtre. Il s’associe à l’entrepreneur Jean Bussière et au sculpteur lyonnais Louis Pivot.
L’ensemble, d’une grande unité stylistique, est remarquable. On y retrouve tout ce qui fait la signature de Ferret : un goût pour la symétrie, une certaine exubérance dans les couronnements des bâtiments toujours massifs et un recours constant à la sculpture sans oublier un clocheton bien sûr !
La grenette suscite des commentaires élogieux du Courrier de l’Ain : le journaliste décrit « une riche construction dont la blanche façade ressort sur la verte frondaison des arbres du bastion, tandis que la toiture ardoisée scintille sous les feux du soleil ». On ne peut qu’admirer la richesse de la sculpture des frontons extérieurs symbolisant le commerce, l’industrie et la paix ainsi que les motifs de fleurs et de fruits. Les arcades du rez-de-chaussée rappellent l’ancienne halle aux grains.

Vue générale de la Grenette (actuellement un cinéma), surmontée de la salle des fêtes, et le théâtre, dans l’enfilade.
Une vue de la salle des fêtes.

Au-dessus, la salle des fêtes est un vaste espace de 400 m2. Ferret la dote d’une charpente et d’huisseries en métal, qui autorisent une hauteur sous plafond de onze mètres et permettent de donner à cette salle toute son ampleur.
Le décor intérieur est, comme toujours chez Ferret, très soigné : on y voit des chapiteaux corinthiens et de fortes moulures qui scandent les balcons.
Un seul bémol : le devis, comme souvent, trop élevé (146 000 F) n’a pas été apprécié par le maire Jean-Marie Verne : on imagine les discussions houleuses entre l’édile burgien, soucieux des deniers publics et son architecte ! On comprend mieux pourquoi la longue et sincère amitié, qui lie les deux hommes, n’a pas été un long fleuve tranquille !
Ferret va mener simultanément les travaux du théâtre municipal, dont le devis est, lui-aussi, très élevé (227 800 F). Mais, très habilement, Ferret produit une étude comparative des coûts avec d’autres réalisations du même type (Reims, Roanne, Montpellier) et il peut démontrer aux élus burgiens que le budget nécessaire est dans la fourchette moyenne de ce type de construction [23]. Pour minimiser le coût du chantier, on récupère les matériaux encore utilisables des anciens bâtiments (dont ceux de l’hôtel d’Angleterre détruit à l’angle de la rue Paul et Louise Pioda) et on vend ce qui ne peut être réutilisé (le plus cher possible préconise la mairie de Bourg !)

Le théâtre municipal de Bourg-en-Bresse.

Ferret visite quatre fois par jour le chantier : il est vrai qu’il habite sur le Bastion ! Il doit faire face à une grève des ouvriers mais en France, tout se termine par un banquet, qui est offert par l’entrepreneur Bussière et arrosé de champagne, cadeau de l’architecte, qui percevra 9 000F pour son travail.
De l’ancien théâtre (1772), les Burgiens disaient qu’il « était assez vieux pour faire un mort » : il est remplacé par un beau bâtiment contenant une salle de 300 places.
Il étudie d’autres théâtres français comme celui d’Orange ou de Verdun, de taille comparable, mais il s’inspire aussi de l’opéra Garnier (1861) à Paris et du théâtre des Célestins à Lyon. Il est particulièrement attentif aux problèmes de ventilation et d’éclairage et pour minimiser encore les risques d’incendie, il fait réaliser planchers et charpente en métal.
Pour la décoration intérieure, il fait appel au sculpteur lyonnais Jean-Louis Pivot (1844-1926), qui a œuvré dans un certain nombre de théâtres : Aix-les-Bains, Villefranche, Vichy ou aux Célestins à Lyon.
Ferret fait aussi appel au peintre lyonnais Louis Bardy (1851-1915), qui a travaillé sur de grands chantiers à Lyon (Palais Saint-Pierre en 1886, escalier de la préfecture du Rhône en 1890). Sa création à Bourg a malheureusement disparu mais on peut toujours voir ce qu’il a réalisé pour le théâtre de Lons-le-Saunier.

Théâtre de Lons-le-Saunier : plafond peint par Louis Bardy.

Pendant le déroulement de ce triple chantier, Ferret est aussi chargé, entre 1896 et 1906, de concevoir la nouvelle maternité de la ville (le futur collège de Brou). L’ancien établissement, situé rue Samaritaine, était vétuste et insalubre.
Il dit avoir puisé son inspiration à Mâcon. À Bourg, on peut toujours admirer la façade, scandée par un jeu de balcons tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage, et les belles arcades orientalisantes. Il y a bien sûr un clocheton qui matérialise la symétrie des deux parties du bâtiment.

La maternité du boulevard de Brou (1896-1906).
La maternité de Bourg : détails pour des éléments décoratifs.

Ferret, comme toujours, en dessine les plans mais aussi tous les éléments décoratifs. A son souci constant de modernisme, s’ajoutent des préoccupations hygiénistes quant à la disposition des pièces, l’asepsie des salles, etc. Mais les nouveau-nés sont tout de même regroupés par quatre dans les berceaux !
Elle sera mise en service en janvier 1906, sous l’autorité du docteur Hudellet, avec qui, c’est peu le dire, il n’avait guère d’affinités politiques et qui lui demandera de modifier ses plans à plusieurs reprises. Émile Pélicand, son successeur en 1910, réclamera très rapidement une nouvelle construction, l’existante étant jugée trop petite. Il devra, pour cela, attendre 1934 [24].
C’est l’un des derniers grands chantiers burgiens de Ferret et l’un des plus compliqués, émaillé de rebondissements, qui comportera pas moins de trois phases entre 1896 et 1906 : en premier lieu, le choix d’un terrain inapproprié car insalubre rue Gabriel Vicaire, puis de nombreux problèmes de malfaçons et enfin la nécessité d’agrandir très rapidement les locaux, le nombre des accouchements ayant triplé depuis la fin du 19e siècle.
En 1909-1910, il dessine encore les plans des archives départementales de l’Ain, à l’angle du boulevard Paul Bert et de l’avenue Alsace-Lorraine, qui seront utilisées jusqu’en 1976.

Les interventions de Tony Ferret sur des bâtiments existants

L’architecte est chargé, entre 1887 et 1889, des travaux de rénovation de la préfecture, qui avait partiellement brûlé en 1885. Il reprend les plans primitifs et son travail a surtout porté sur l’étage supérieur. On y retrouve son goût pour une symétrie parfaite au niveau de la façade principale : il met en valeur la partie centrale par l’ajout d’une pendule encadrée de deux statues symbolisant selon certains, l’agriculture et l’industrie, selon d’autres, la Bresse et le Bugey. On les doit à Jean-Paul Aubé (1837-1916), sculpteur, originaire de Longwy.
La commission qui supervise les travaux du jeune architecte récemment arrivé dans l’Ain, le félicite « sur l’habileté dont il a fait preuve dans la conception de son projet et l’ordonnance des diverses parties de l’édifice et sur le soin remarquable dans l’exécution des dessins d’ensemble et de détails ». Ces qualités seront soulignées et appréciées tout au long de sa carrière.

Le réhaussement de la préfecture de l’Ain.

Ferret intervient aussi en 1903 pour le nouvel agencement intérieur de l’École Normale : il y fait installer de nouvelles salles adaptées aux activités féminines – les bâtiments étant auparavant dévolus aux garçons – et agrandir l’école. On fait encore appel à lui en 1917, quand on permute de nouveau les effectifs : les filles, rue Delestraint, les garçons, rue des Casernes.
Il a aussi été sollicité pour des travaux au palais de justice au début de sa carrière : il s’agit d’un réaménagement complet de l’intérieur des locaux.

Monuments et statues

Dans le cadre de commandes publiques qu’il a honorées, Ferret conçoit tout ou partie de monuments et de statues à la gloire des personnages importants du département de l’Ain. Il a su cultiver, avec une certaine habileté, des amitiés politiques utiles à sa carrière : Étienne Goujon, sénateur de l’Ain et président du Conseil général, Jean-Marie Verne, le maire de Bourg ou encore Joseph Pochon, député puis sénateur et franc-maçon, figure du radicalisme. On peut également admirer son habileté à louvoyer entre l’État et l’Église, à une époque où leurs rapports se tendent et où l’espace public se laïcise.
A Bourg, il a été sollicité à trois reprises pour des monuments commémoratifs ; Ferret a, la plupart du temps, renoncé à ses honoraires.
Il s’associe deux fois au sculpteur Jean-Paul Aubé : en 1884, ils sont chargés d’un monument à la gloire du général Barthélemy Joubert (1769-1799), mort à la bataille de Novi, dont Ferret dessine le socle – un socle très simple de 2,50 mètres de hauteur et dont les quatre faces retracent les exploits militaires de Joubert – et Aubé la statue. Ce monument, qui était dans la cour de la préfecture, est classé au titre des monuments historiques en 1932 mais la statue sera retirée et le métal fondu par l’occupant.

La statue du général Joubert dans la cour de la préfecture.

En 1888, le même duo réalise un monument à la gloire de Charles Robin, médecin et homme politique mort en 1885. Installé à l’angle de la rue Charles Robin et du boulevard de Brou et mesurant 4,50 mètres de haut, il a malheureusement été retiré en 1942. Mais le musée du monastère royal de Brou possède un plâtre teinté, modèle du buste en marbre exposé au Salon de 1888 et de la réduction en bronze du monument burgien.

Le monument commémoratif de Charles Robin (1888).
Jean-Paul Aubé : buste en plâtre de Charles Robin (Musée de Brou).

Ces deux réalisations sont connues par les dessins laissés par Ferret et par des cartes postales anciennes.
En 1907, il travaille en binôme avec le sculpteur Alphonse Muscat pour le monument commémoratif du centenaire de la disparition du savant Jérôme Lalande, dont il a déjà été question dans ce texte.
Après sa retraite, Ferret dessinera quelques monuments dans le département à Brénod, Culoz ou Treffort. Le plus imposant parmi ces projets, reste le monument aux morts de Belley, inauguré en 1924, un an après la mort de l’architecte : il se déploie, en effet, sur une largeur de 29 mètres et une hauteur de 8 mètres.
Tous ces engagements publics au nom du département, de nombreuses communes et en particulier de la ville de Bourg-en-Bresse, sans oublier les commandes dans les départements périphériques, n’empêchent pas Tony Ferret de répondre à une clientèle privée : une dizaine de maisons, quelques châteaux et des immeubles. Son inspiration est diverse : les châteaux sont fortement influencés par l’historicisme ambiant. Ils seront néo-gothiques, renaissants ou romans. L’architecte fera preuve de plus d’imagination et de modernité pour les villas et les immeubles.

La clientèle privée

On peut voir trois immeubles signés Ferret à Bourg.
L’immeuble Convert, prouesse architecturale de Ferret, est bâti en 1897 sur un terrain triangulaire, en forte déclivité sur le tracé de la Percée, avenue Alsace-Lorraine. Il imagine un entresol pour un commerce situé au rez-de-chaussée et dessine les deux étages supérieurs en encorbellement, il réduit de 40 cm l’étage des combles, qui ne sera pas comptabilisé comme un troisième niveau. Il peut ainsi contourner le cahier des charges pour l’ensemble de l’avenue qui en limite le nombre à deux. La rotonde d’angle par son ampleur et ses décorations attire les regards et masque le manque de profondeur de la parcelle. C’est à la fois ingénieux et original, si on le compare aux autres constructions de l’avenue.

L’immeuble Convert, lors de l’inauguration du Square Lalande.
Le projet de l’immeuble Convert (1907).

En 1897 encore, associé à Charles Martin avec qui il a bâti le lycée de jeunes filles, il construit l’immeuble Milliat, sur le côté nord de la place Bernard.

L’immeuble Milliat, vu de la Place Bernard.

Immeuble imposant de quatre étages sur 1 132 m2, il offre au regard du passant une longue façade, où règne la symétrie. On note, une fois de plus, une organisation verticale autour d’une travée centrale ainsi que le soin apporté aux balcons superposés.
En 1904, il dessine les plans d’un immeuble rue Paul et Louise Pioda sur trois niveaux. On remarque les ferronneries des balcons très « art nouveau » et fait rarissime : son nom est gravé en bas à droite, juste au-dessus de la boutique Artisans du monde.

Balcons en fer forgé, rue Pioda.

Ferret est aussi à l’origine de maisons individuelles et de châteaux.
C’est en Saône-et-Loire qu’il accomplit ses premiers travaux vraiment marquants au service de la famille Perusson-Desfontaine : ce sont d’importants fabricants de tuiles, céramiques et carreaux de faïence : il conçoit leur pavillon pour l’exposition universelle de 1889 à Paris, qui sera primé. Il est aussi chargé d’embellir la propriété familiale d’Écuisses. Elle est composée de deux pavillons accolés et richement décorés de céramiques, que l’on peut aujourd’hui visiter sous certaines conditions.

La villa Perusson-Desfontaines à Écuisses (1892-1895).

C’est sans doute de là que vient son goût pour l’emploi récurrent de céramiques dans la décoration de nombre de mairies, établissements publics et maisons.

Les châteaux

En 1895, il dessine les plans du château de la Tour à Neuville-sur-Ain pour Étienne Goujon (1839-1907), homme politique, conseiller général puis sénateur de l’Ain et dirigeant d’une maison de santé parisienne réputée (père de Pierre Goujon, lui aussi entré en politique et mort le premier mois de la guerre de 1914-1918). C’est donc un client prestigieux pour lequel il imagine un vaste bâtiment en briques et pierre, avec une couverture à la Mansart, scandée de hautes cheminées néo-Renaissance. Astucieusement, le décrochement du pavillon sud-ouest avec sa tour imposante, fait penser que la construction du 19e siècle a été adossée à un château médiéval pré-existant.
De plus, les fenêtres de la façade sud sont à meneaux pour accentuer encore le caractère médiéval.

Son gendre, Jean-Paul Sinibaldi, peint pour l’escalier une toile représentant Salammbô tandis que le salon est orné d’allégories des saisons.
À la même époque, Ferret se voit confier la construction du château Lamberet (notaire de 1854 à 1876 – conseiller général du canton) à Montluel. Il imagine un bâtiment compact sur une terrasse surélevée à laquelle on accède par un escalier en fer à cheval, inspiré par le château de Fontainebleau. La symétrie de l’édifice s’organise autour d’une travée centrale imposante, sommée d’une très grande lucarne.

Le château Lamberet, à Montluel.

En 1909, au sommet de sa carrière, Ferret rachète le château de Treffort pour y passer sa retraite. Construction savoyarde du 12e siècle, en partie détruite au 17e siècle lors de la guerre entre la Savoie et la France, il en relève les ruines à des fins privées. On retrouve là tout son intérêt pour les demeures historiques et son goût pour la restauration. C’est en quelque sorte un retour vers sa formation initiale tant à Mâcon qu’à Paris.

Le château de Treffort.

Les maisons individuelles

En 1898, il fait construire sa résidence personnelle sur le Bastion à Bourg, utilisant une fois encore, un terrain difficile très en pente.

La villa du Bastion.

C’est une belle demeure à l’allure bourgeoise qui traduit la réussite sociale de Ferret, sur laquelle un cartouche en brique rappelle les initiales du propriétaire.
Elle a une allure faussement anglo-normande avec de faux colombages en brique, toiture en pente couronnant une tour, quatre niveaux d’habitation – les deux niveaux inférieurs dédiés aux pièces de service, mettant ainsi le rez-de-chaussée de l’habitation au niveau de l’esplanade et un quatrième étage mansardé.

Cartouche avec le monogramme de Tony Ferret.

On peut penser qu’il a installé ses bureaux dans les niveaux inférieurs.
Cette maison est ensuite la propriété d’Ernest Chaudouet, fondateur de la Tréfilerie-Câblerie burgienne. Elle sera rachetée par la ville de Bourg pour y loger pendant deux années des réfugiés, avant de repasser entre des mains privées. Elle a été restaurée récemment.
Moins connue que son domicile personnel, Ferret imagine les plans de la villa Jancy, avenue Jean, Jaurès, à l’époque où il achète le château de Treffort. Elle est assez originale dans la production de l’architecte.

Le projet de la villa Jarny, vers 1910.
À Neuville-sur-Ain.

Il l’installe sur un terrain triangulaire et imagine une demeure à mi-chemin entre une villa et un hôtel particulier.
La travée centrale est mise en valeur par un "bow-window" (un oriel), l’angle de la maison est fortement marqué par une tour.
Il situe les espaces d’habitation dans les étages pour plus de luminosité et de confort, fenêtres arrondies et ferronneries sont des éléments décoratifs importants.
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Toutes ces réalisations, tant pour des villes et communes (Ain, Jura, Saône-et-Loire) que pour une clientèle privée ont assuré à Tony Ferret une reconnaissance sociale et professionnelle, en liant son nom aux personnalités politiques locales ou régionales les plus importantes de son temps. C’est sans aucun doute la partie la plus originale, au premier sens du terme, de son travail. L’architecte a aussi travaillé, dans une moindre mesure pour l’Église.

TONY FERRET, ARCHITECTE DIOCÉSAIN ET RESTAURATEUR D’ÉGLISES

S’il ne s’agit pas du volet le plus important de sa carrière, il mérite cependant qu’on s’y attarde.
Rappelons que sa première formation, Ferret la reçoit d’André Berthier, architecte départemental de Saône-et-Loire mais aussi architecte diocésain d’Autun et élève de Viollet-le-Duc. À Paris, l’enseignement de Charles Laisné, qui s’est beaucoup intéressé aux questions de restauration du patrimoine, le marque aussi de son empreinte. Laisné a restauré le pont du Gard, a été associé aux travaux de Viollet-le-Duc. Il a construit aussi la cathédrale de Gap. Il a été également chargé de l’entretien de l’église de Brou, alors chapelle du Grand Séminaire de l’Ain.
Si la France cesse en 1905 d’être « la fille aînée de l’Église », elle reconnaît aux Français la liberté de culte : ainsi, en 1872, plus de 95 % de la population se déclare catholique. Tout au long du XIXe siècle, les débats seront intenses sur la place de la religion dans la société, alors que, paradoxalement, dans le même temps, on remarque un certain renouveau du catholicisme.
Conséquence : on construit ou rénove des églises un peu partout en France, l’Ain n’échappant pas à ce mouvement. En effet, entre 1801 (période concordataire) et 1905, on reconstruit pas moins de 215 églises dans notre département. Puis, on notera un fort ralentissement des chantiers au XXe siècle, conséquence de la politique anticléricale de la Troisième République.
Il est évident que Tony Ferret, étant donné sa formation, servi par sa réputation dans l’Ain et vu le contexte de son époque, est sollicité pour construire ou rénover des églises : il est l’auteur d’une dizaine d’églises (Seyssel, Maillat, Neuville-sur-Ain, etc.), en restaure ou agrandit le même nombre (Sandrans, 1890, Attignat 1895, Saint-Paul-de-Varax, 1902) [25].

L’église de Neuville-sur-Ain.

Ses réalisations seront toutes marquées par des réminiscences romanes, gothiques ou renaissantes, communes aux bâtisseurs de monuments religieux de son époque et que Viollet-le-Duc qualifie de « mélange indigeste ».
Ferret, malgré ses nombreux chantiers et activités associatives, a été nommé en 1896 architecte diocésain. C’est un poste prestigieux, sous l’autorité directe du Ministère de l’Instruction, des Beaux-Arts et des Cultes, qui vaut à l’heureux élu une notoriété certaine. Faisant fi des six autres candidats à ce poste, l’inspecteur général des Monuments Historiques le nomme par décret, préférant un candidat solidement implanté dans l’Ain à tout autre !

Ferret restaurateur

Ferret a établi sa réputation dans ce domaine dès 1886 en devenant inspecteur des travaux de restauration entrepris à l’église de Brou, suivant les instructions pour les gros travaux à entreprendre de Jean-Charles Laisné, qu’il connaît bien. Laisné avait dressé le devis des plus importantes restaurations à faire pour un montant estimé de 407 805 F.

L’intérieur de l’église de Brou avec la chaire à prêcher (Carte postale ancienne).

Ferret va travailler pendant 24 ans à Brou. Eric Palot – architecte des bâtiments de France jusqu’en 1991 – cerne parfaitement son rôle quant aux restaurations entreprises : « elles n’ont pas été des campagnes fondamentales… il n’y a pas eu de remise en cause fondamentale de l’architecture, c’était un rôle d’entretien ».
Il supervise d’abord un certain nombre de travaux : en 1886, restauration des toitures des chapelles et de contreforts ; entre 1887 et 1890, restauration de la façade occidentale : il fait, en particulier déposer au musée, le saint André, foudroyé, et le fait remplacer par une copie.

Copie de la sculpture de saint-André, en façade de l’église de Brou.
L’original, frappé par la foudre en 1893, est exposé dans la salle des sculptures du musée.

À partir de 1894, on consolide le clocher. À l’intérieur, Ferret dirige les travaux sur l’abside, notamment au niveau des vitraux. Il débarrasse les locaux de l’ancien séminaire des faux plafonds et des cloisons ajoutées pour faire face à l’augmentation du nombre des occupants.
À partir de 1896, nommé inspecteur en chef des travaux, il fait disparaître dans l’église la chaire à prêcher du séminaire en 1901 et fait reprendre les enduits de la nef ainsi que les dallages des chapelles latérales. Il supervise la restauration des vitraux (1903).
En 1905, l’église passe sous la tutelle de l’administration des Beaux-Arts. Entre 1914 et 1916, l’ancien séminaire se transforme en hôpital militaire sous la houlette de Ferret.
Il justifie ainsi ce qui a présidé à ses choix en matière de restauration : « Aucun détail n’a été réparé ou remplacé sans être soigneusement reproduit » et il confessera dans un article du Journal de l’Ain (7 mai 1907) : « l’église de Brou est une chose à part, comme son histoire est différente de celle des cathédrales élevées par la foi des fidèles ». Bel hommage que partagent tous ceux qui la connaissent !
Pour l’église Notre-Dame de Bourg-en-Bresse, il fait œuvre à la fois de restaurateur mais aussi de bâtisseur. Le clocher avait été décapité par Antoine-Louis Albitte (1761-1812). Envoyé par le Comité de Salut Public dans l’Ain, on le surnommera le « tigre de l’Ain ». On dit qu’il aurait fait araser 800 clochers.

L’église Notre-Dame de Bourg, avant sa restauration de 2025.

Après cette période tourmentée, les Burgiens se plaignent de la disparition de l’horloge. Une première reconstruction coiffe l’église d’une sorte de dôme inesthétique. Mais ça ne calme pas la colère des habitants. En 1846, un avocat – Alfred Bon – laisse 20 000 F à la Ville pour rendre au clocher son élévation primitive, auquel s’ajoute en 1868, un nouveau don d’Amédée d’Escrivieux d’un montant de 2 000 F. Ces sommes, bien placées, rapportent suffisamment pour que la ville décide d’entamer les travaux en 1904.
Ferret mène ce chantier à bien en 1911. Il avait fourni les plans en 1908. Le devis s’élève à 294 956 F et ne sera dépassé que de 10 000 F ! Il s’est beaucoup documenté sur l’histoire de Notre-Dame mais déplore le manque d’iconographie pré-révolutionnaire : ce ne sera donc pas une reconstitution à l’identique. Ses sources d’inspiration seront les tours de l’église Saint-Michel de Dijon, dont la construction est contemporaine de la façade de Notre-Dame, et le clocher de la Charité de Lyon (1677).

Les trois états successifs du clocher (Carte postale ancienne).

Il fait démolir le dernier étage puis le fait reconstruire sur un plan proche de l’ancien mais avec des cadrans de 3 mètres de diamètre sur les quatre faces. Les sculptures sont l’œuvre d’Alphonse Muscat (1871-1944), le sculpteur burgien, qui doit sa célébrité aux nombreux monuments aux morts qu’il a érigés dans l’Ain. Le musée de Brou possède le plâtre original [dimensions 190 x170 x 30 cm], intitulé l’Heure de la naissance et l’Heure de la mort, qui date de 1910 et sera exécuté en pierre et placé sur les côtés de l’horloge en 1911, selon les directives iconographiques données par Ferret.
L’église est comme à l’origine surmontée d’un étage octogonal, d’un dôme et d’une lanterne. Aux angles de la balustrade de l’étage octogonal, il était prévu d’installer les statues des quatre évangélistes mais ce sont des motifs géométriques qui les remplacent.

L’encadrement de l’horloge réalisé par Alphonse Muscat. Plâtre. Musée de Brou.

Si Ferret a rendu au clocher son aspect d’avant la Révolution, il utilise les techniques de son époque : la coupole est en béton armé et non en pierre pour des raisons économiques et c’est lui, Ferret, qui donne au constructeur le dosage précis du béton. Celui-ci est d’une telle qualité que, lors de la compagne de restauration de 2025, il n’a pas nécessité de travaux fondamentaux. On s’est contenté d’appliquer une couche protectrice pour le protéger pour quelques longues années encore !

Conclusion

L’essentiel de la longue carrière de Tony Ferret s’est déroulé dans l’Ain, même si ses réalisations en Saône-et-Loire et dans le Jura méritent l’attention.
Son œuvre est pléthorique, m’obligeant à faire des choix et réduire mon propos. Il a été « au bon moment au bon endroit », profitant d’une époque en pleine évolution, et sachant très diplomatiquement louvoyer entre l’Église et l’État. Il a marqué et marque toujours le paysage aindinois par ses réalisations.
Édifices publics ou religieux, demeures et châteaux pour des particuliers : comment caractériser son style et sa manière de travailler ? Une revue parue en 1914 (14 mars) l’Encyclopédie contemporaine, le définit avec beaucoup de justesse : « constructeur averti, artiste d’un talent éclectique, musicien, escrimeur, chasseur ».
En effet, Ferret n’est pas qu’un architecte ; ses journées devaient avoir au moins 48 heures ! Il trouve encore le temps de faire partie d’un certain nombre de sociétés sportives ou culturelles tant en Saône-et-Loire que dans l‘Ain : fondateur de la société gymnique La Gauloise de Mâcon, directeur de la Société de tir de Mâcon puis de Bourg, membre fondateur de la Société régionale des Architectes de l’Ain et de Saône-et-Loire, correspondant à Bourg de la Société académique d’architecture de Lyon, membre de l’Académie de Mâcon, fondateur de la Société philharmonique de Bourg, membre de la Société d’Émulation de l’Ain, vice-président du Syndicat d’initiative de Bourg (il conçoit par exemple les timbres vendus pour la lutte contre la tuberculose, dessine le diplôme offert aux mères de familles nombreuses, rédige plaquettes et dépliants).
Toutes ces participations, sont aussi un moyen pour Ferret de tisser tout un réseau de connaissances utiles dans sa profession.
Mais revenons à l’architecte : le moyen le plus sûr de reconnaître son œuvre, c’est sans doute de lever les yeux et de repérer les clochetons, campaniles et lanternons qui couronnent ses constructions, la présence fréquente de frontons triangulaires et l’importance donnée aux toitures en jouant sur leur étagement. On note chez lui un goût très affirmé pour la symétrie et ses emprunts aux styles roman ou gothique pour les églises, cet éclectisme courant qui perdure jusqu’à la Première guerre mondiale. On le retrouvera aussi par exemple à la Caisse d’Épargne de Bourg, œuvre en 1909 de l’architecte Auguste Royer (1877-1937). Le chantier a échappé à Ferret (???) mais le maire a changé, c’est désormais Georges Loiseau.
Malgré cette fidélité au passé architectural de la France, il ne néglige par les moyens modernes mis à sa disposition par les progrès techniques : il utilise les poutrelles métalliques qui lui permettent de construire de vastes salles sans contrefort de pierre comme à la Poste ou dans la salle des fêtes de Bourg. Ce sont pour lui des éléments structurels et non décoratifs. Il les laisse rarement apparents (pensez à la Halle Tony Garnier, aux constructions d’Eiffel). Seule exception : le kiosque du jardin des Quinconces. Il est aussi le premier à utiliser le béton armé pour la coupole de Notre-Dame.
C’est un dessinateur hors pair qui adore ajouter des éléments décoratifs dans tous ses projets. On ne peut qu’admirer les ferronneries des immeubles privés. Leurs lignes souples, les végétaux stylisés montrent l’influence de l’Art Nouveau.
Cependant, il a, souvent, été obligé de limiter sa créativité pour des raisons financières : il a dû y avoir des discussions orageuses et conflictuelles avec Jean-Marie Verne, qui lui a souvent demandé de sacrifier tout ce qui est décoratif : un crève-cœur pour lui !
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Tony Ferret est un architecte en lien avec son époque. Ce n’est pas un novateur, un inventeur de formules mais il est très attentif aux nouveautés techniques de son temps. On lui doit une certaine contribution à la modernisation de la ville de Bourg-en-Bresse.

Michèle Duflot

Texte et photographies. Printemps 2026

[1Tony Ferret est le fils de Jean-François Ferret (1822-1889), menuisier et de Marie-Joséphine Fouilloux (1831-1912), lingère.

[2André Berthier (1811-1873) : on lui doit la construction de la fameuse prison circulaire (dite panoptique) d’Autun et la restauration de la cathédrale.

[3Charles-André Laisné (1819-1891) a participé à la construction du Sacré-Coeur de Paris, à la restauration de la cathédrale de Béziers, de Narbonne et de l’église de Brou.

[4Désiré Devrez (1824-1896).

[5Le titre de DPLG – Diplômé Par Le Gouvernement – n’est créée qu’en 1914 et ne sera obligatoire qu’après 1941 pour exercer la profession d’architecte.

[6Il obtient le 1er prix pour les abattoirs de Beaune en 1879, le 2e prix en 1880 pour la gendarmerie de Bourg et le 1er prix pour le groupe école/mairie de Morez (Jura).

[7Préfecture, palais de justice, gendarmeries et prisons, écoles normales.

[8Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 57-136.

[9Voir Tony Ferret, 1851-1923, Syndicats d’initiative et de tourisme de Bourg-en-Bresse et de Belley, Bourg-en-Bresse, Imprimerie du Courrier de l’Ain, 1923.

[10Stanislas (Marie, Auguste) (Le Lubois) de Marsilly du Verdier (1870-1919), fils de Marie Fouilloux, tante maternelle de Tony Ferret est donc son cousin germain. Il épouse Pauline à Bourg-en-Bresse en 1896. Ils auront deux fils : Raoul (1897-1949) marié, sans enfant et Jehan (1905-1969) marié 3 fois, 2 enfants

[11Marie épouse Jean Sinibaldi en 1896 à Bourg-en-Bresse en premières noces, puis Eugène Tirvet (1881-1948) en 1910. Elle a une fille de son premier mariage et un fils du second.

[12Georges épouse en 1904 Marguerite Marie Jacquement (1884-1957), dont il a une fille. Il se remarie en 1923 à Vincennes avec Rosa Deschamps (1893-1968). Georges et Rosa sont décédés tous les deux à Treffort

[13Obligation pour les communes de plus de 500 habitants d’entretenir une école laïque ou confessionnelle

[14Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 106-136.

[15Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 106-136.

[16Cette laiterie est devenue un gîte après 1968.

[17Jean-Marie Verne (1825-1901), originaire de Saint-Genis-sur-Menthon, ancien boulanger à Bourg, Verne est élu conseiller général (1884) puis maire de Bourg-en-Bresse en 1888. Il sera reconduit jusqu’en1900 dans ses fonctions de premier magistrat.

[18Démolition du quartier savoyard, expropriations, travaux de voirie et d’assainissement, éclairages, etc.

[19Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 57-102 et.207-235.

[20Le plus vaste immeuble est le n°7 qui abrite le restaurant Le Français et les Nouvelles Galeries (futures Dames de France) que l’on doit à l’architecte Rochet (1797-1798).

[21Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 216-219.

[22Charles Martin (1819-1888) est le prédécesseur de Tony Ferret au poste d’architecte départemental (1848-1883) et d’architecte des monuments historiques. On lui doit en particulier le Petit Lycée au Lycée Lalande

[23500 F le m² dans une fourchette entre 715 F pour Montpellier et 400 F pour Roanne.

[24Située tout en haut des Quinconces, la maternité de Bourg-en-Bresse fonctionna de 1938 à 1984, depuis transformée en EHPAD. Elle était considérée, à sa construction, comme l ‘une des plus modernes de France.

[25Pour plus de détails, voir Philippe Dufieux, Tony Ferret, 2024, pages 137-167.

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