L’Union des femmes françaises, une organisation à la sortie de la guerre de 1939-1945

Quelle est cette organisation féministe qui se dévoile à Bourg-en-Bresse, au début du mois de septembre 1944, au moment de la Libération ? Pourquoi a-t-elle aussitôt pignon sur rue ?

Dès le dimanche le 10 septembre, l’organisation occupe des bureaux au bas de l’avenue Alsace-Lorraine et place des tables sur le trottoir pour enregistrer les premières adhésions. La transition est brutale. Cette apparition soudaine n’est spontanée qu’en apparence et témoigne d’une préparation antérieure, forcément clandestine.
D’où vient ce Comité des femmes de France qui, dans trois mois, deviendra l’Union des Femmes Françaises ? Il est issu de la Résistance, dans le cadre d’une longue stratégie clandestine, engagée par le Parti communiste en direction des femmes. Il est vrai que « la Seconde Guerre mondiale sonne le glas de l’activité féministe. La répression politique et un problème de génération se conjuguent. (…) Les femmes communistes qui n’ont pas pris part à la lutte féministe précédente, deviennent le fer de lance de nouvelles initiatives en faveur des femmes, nées de la Résistance [1] ». Ainsi, à l’initiative de militantes communistes et « à partir de l’été 1941, des comités se structurent et se développent très rapidement sur une grande partie du territoire, passant progressivement des revendications économiques contre le gouvernement de Vichy à un mouvement de résistance féminin contre l’occupant [2]. »

Auparavant dans l’Ain

Après le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, la presse communiste est censurée dès le 28 août 1939 et des élus communistes sont déchus à partir de février 1940, avant même l’arrivée au pouvoir de Pétain. Lorsque survient la défaite, les communistes ont déjà acquis une expérience de la clandestinité. Dans son rapport du 15 novembre 1940, le préfet de l’Ain note que « uniquement clandestine (…), la propagande communiste critique surtout les mesures concernant le ravitaillement et le rationnement. Elle évite de la faire en termes acerbes, pour ne pas se découvrir ». Plus tard, les Renseignement généraux (R.G.) de l’Ain ajoutent, le 25 juillet 1943 : « l’arrestation du militant du Parti [communiste] a donné l’occasion de se rendre compte de l’importance de son organisation. Dans toutes les localités de quelque importance, les cellules ont été reconstituées. Un responsable politique visite les militants (…) mais, par mesure de sécurité, ce responsable est changé de secteur toutes les fois que la police arrête un seul militant de son rayon de prospection [3] ».
Ces quelques phrases démontrent, en creux, la capacité du Parti communiste à agir efficacement dans la clandestinité, dans toutes les directions, dont celle des femmes et plus particulièrement des ménagères. Il occulte alors le mot communiste car il est devenu compromettant et il pourrait être repoussant par rapport à l’anticommunisme d’avant-guerre.

En direction des ménagères

Aux Archives départementales de l’Ain, un seul tract, spécifiquement féminin, a été retrouvé. Il a une origine nationale et il est datable de l’été 1942. Il est néanmoins remarquable car il invite les « mères françaises » à protester « publiquement contre l’immonde persécution anti-juive » et à sauver les enfants juifs. En outre, un Comité des ménagères apparaît dans un tract collectif (non archivé) qui est diffusé, quelques jours avant le 14 juillet 1943, dans les communes de Bourg, Polliat, Montrevel, Attignat, Pont-de-Veyle ou Grièges.

Tract non documenté, conservé par les A.D. Ain. Dossier 180W308.

Les Archives détiennent peu de tracts d’inspiration communiste mais, selon différents rapports, ce parti privilégierait la « propagande chuchotée ». Aussi n’est-il pas interdit de penser que des militantes communistes clandestines aient poussé les ménagères, à manifester contre le manque de ravitaillement, dans les cités ouvrières, comme à Tenay au début d’avril 1943. Un mois plus tôt, ce sont des femmes de toutes obédiences qui ont participé massivement aux rassemblements contre les départs de travailleurs requis pour l’Allemagne à Bellegarde, Bourg ou Oyonnax.
Au cours de l’année 1944, la lutte armée s’intensifie et la victoire apparaît certaine à partir du débarquement du 6 juin 1944. En parallèle aux combats, les mouvements réfléchissent à leur stratégie pour être prêts à la Libération. La Résistance est unie sous l’égide du Comité français de libération nationale mais aucune composante n’a renoncé à ses ambitions politiques, même si une ordonnance du 10 janvier 1944 règle la mise en place des nouveaux pouvoirs pour assurer le retour à la légalité républicaine. Dans ce contexte, quels réseaux clandestins a établis le Parti communiste ? Ils sont bien présents en Bresse car, au printemps de 1944, des tracts du Comité des femmes de France, d’obédience communiste, sont découverts dans les rues de Bourg. Ce comité s’affiche donc au grand jour dès la liberté retrouvée.

Au grand jour

Une responsable est à la manœuvre, Madeleine Blanchard. Elle n’est pas Bressane. Selon les Renseignements généraux, elle est arrivée à Bourg le 3 septembre 1944, de Mâcon.
Née à Troyes (Aube) le 4 novembre 1906, mariée à Lyon (5e) le 11 juillet 1925 à un employé de banque, elle est lingère et mère d’un fils. Elle aurait adhéré au Parti communiste en 1938. Son mari, Désiré Blanchard, né à Lachamp-Raphaël (Ardèche) en 1895, arrive de Lyon. Tous deux ont participé à des actions de la Résistance [4].
À Bourg, un communiqué est publié : « La libération de notre département par les vaillantes armées Alliées et les F.F.I. [Forces Françaises de l’Intérieur] permet enfin à notre comité de vivre au grand jour. Il groupe toutes les femmes, sans distinction d’opinions politiques ou religieuses qui, pendant les longues années d’oppression que nous venons de subir, s’étaient donné pour mission d’aider les patriotes. Le Comité des Femmes de France s’apprête maintenant à mettre tout en œuvre pour participer au vrai redressement français [5]. »

Madeleine Blanchard. Portrait paru dans "L’Eclaireur de l’Ain" du 13 octobre 1945.

Madeleine Blanchard, déléguée départementale

Les deux textes, dont sont extraites les citations, révèlent un sens ʺpolitiqueʺ indéniable et le dernier est signé « La Responsable du Comité départemental, Mad. Blanchard ». Son comité occupe les anciens locaux du Bureau de placement allemand, avenue Alsace-Lorraine. Pour qu’on lui attribue la direction d’une structure départementale, lui mette à disposition des locaux et l’intègre dans la plus haute structure départementale, Madeleine Blanchard est incontestablement une ʺpersonnalitéʺ qui compte. Et on mise beaucoup sur elle pour agir massivement en direction des femmes. Son époux siège aussi au Comité départemental de Libération (C.D.L.), comme un des deux représentants du Front national [6] (F.N.).
Est-elle, sont-ils venus à Bourg durant la guerre, occasionnellement ou régulièrement, pour nouer des contacts ? Il est difficile de le savoir car une clandestinité réussie ne laisse aucune trace.
Pour ses premières actions, le comité participe, au cimetière de Bourg, à un hommage pour huit combattants F.F.I., morts pour la France, puis visite les blessés F.F.I., soignés à l’Hôtel-Dieu. Pour ceux-ci, une collecte de livres, fruits et cigarettes est organisée et renouvelée à de multiples reprises. Au début d’octobre, le comité départemental s’installe au premier étage de la Caisse d’Épargne et apporte son aide à la création du comité de Bourg.

Le Comité départemental reçoit les premiers numéros de cette revue, à la mi-octobre 1944.

D’un comité à l’Union des femmes françaises

Une importante réunion se tient d’ailleurs à Bourg, le 6 décembre 1944, pour évoquer les décisions adoptée par la Conférence nationale qui s’est tenue à Paris, fin novembre. Les femmes de l’Ain apprennent « avec plaisir » la fusion « de l’Union des Femmes Françaises [U.F.F.] de l’ancienne zone nord avec les Comités des Femmes de France de l’ancienne zone sud ». L’objectif de l’U.F.F. est de « couvrir tous les aspects de la vie des femmes : le travail, la maternité, l’égalité de droits avec les hommes, la participation à la vie sociale et politique [7] ». Elle s’engage à participer à la reconstruction du pays, à constituer des Comités de ménagères pour s’occuper des questions de ravitaillement et à développer les Amies du front pour apporter aide et confort aux combattants F.F.I. Enfin, elles donnent aussi leur adhésion au Front national de lutte pour l’indépendance de la France [8].
Le comité encourage vivement les femmes à s’inscrire sur les listes électorales car elles doivent « participer sans réserve et sans restriction à tous les actes politiques qui engagent l’avenir de la France » et à exercer leurs droits « de femmes, de mères et de citoyennes [9] ».

L’U.F.F. se veut la gardienne de la mémoire des femmes résistantes. Pour présidentes d’honneur, elle choisit Danielle Casanova, la communiste, et Berthie Albrecht du mouvement ʺCombatʺ. Plus tard, l’U.F.F. héroïsera Danielle Casanova au point de l’associer à Jeanne d’Arc. Dans l’Ain, l’U.F.F. participe à tous les hommages rendus aux résistants.

Peu après, les premiers comités locaux se créent dans les villages, à Saint-Denis-lès-Bourg, à Saint-Just ou encore à Péronnas. En effet, « Mme Blanchard a une activité de conférencière infatigable. Elle se fait remarquer par la fermeté de ses convictions et de ses discours dans les nombreuses réunions où elle prend part ». En février 1945, le nombre des adhérentes atteint les trois mille, dont trois cents à Bourg. « Mme Blanchard, membre du C.D.L. et du F.N., et Mme Hartmann, responsable du mouvement, sont des créatrices qui se multiplient en ce moment dans l’Ain [10] ».
En fin d’année, une fête familiale est organisée par le comité de Saint-Just et un arbre de Noël par celui de Péronnas. Au jour de l’An, l’U.F.F. utilise le produit de ses deux séances théâtrales de novembre pour offrir un repas aux blessés et sinistrés, soignés à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital auxiliaire Saint-Joseph, à Bourg. Les Amies du front envoient des colis aux F.F.I. combattant au sein de la division alpine. Le comité de Saint-Denis-lès-Bourg crée un ouvroir qui, chaque mardi après-midi dans une salle de la mairie, accueille « les bonnes volontés, fort nombreuses, pour tricoter tous lainages pour les vaillants soldats de la Libération ». Elles sont imitées par celles de Saint-Just [11].
Le comité départemental reçoit des colis de plusieurs points du département et les remet aux combattants soignés dans les hôpitaux de Bourg.

Deux objectifs pour le printemps 1945

Par le manque de ravitaillement, l’hiver a été rude pour les familles et les enfants. En outre, à une épuration jugée trop lente, s’ajoutent des rumeurs de marché noir. La coupe est pleine et l’U.F.F. invite « toutes ses adhérentes ainsi que toutes les femmes de Bourg et des environs à venir nombreuses à la grande manifestation pour le ravitaillement » le jeudi 22 mars 1945. L’appel est massivement entendu.

Extrait de l’article, en première page, de La République Nouvelle du 23 mars 1945.

Cette manifestation réussie, l’U.F.F. vise les élections municipales. Elle invite les femmes à participer massivement à ces élections des 29 avril et 13 mai 1945. Aucun appel à être elles-mêmes candidates n’a été relevé dans la presse locale [12] et elles sont peu nombreuses à se présenter. Les bulletins de vote non archivés ne facilitent pas l’analyse de la situation. En outre, le système de listes unitaires limite les candidatures de femmes. Sur les 27 postes à pourvoir, Bourg ne leur accorde que trois places et toutes trois sont élues : Jeanne Favier, Louise Pioda et Thérèse Sommier. Dans les neuf autres communes de l’ancien canton de Bourg, on relève deux candidates à Montagnat, Péronnas (une élue), Saint-Denis-lès-Bourg (une élue) et une à Viriat (élue). Il n’y a pas de candidates déclarées à Buellas, Montcet, Montracol, Polliat, Saint-André-sur-Vieux-Jonc, Saint-Rémy, Servas et, peut-être, Saint-Just. Une candidate de Péronnas choisit l’étiquette U.F.F. et six candidates s’engagent collectivement sur une liste à Lent mais sans succès [13] .
À l’issue de ces élections, l’Ain s’inscrit dans la tendance générale, « un net glissement vers la gauche ». Le 2 mai 1945, le quotidien burgien, La République Nouvelle, ajoute : « les femmes qui ont essayé de secouer l’apathie de leurs concitoyennes n’ont pas remporté d’éclatants succès : les listes de femmes de Lent et de Mézériat n’ont rapporté qu’un minimum de suffrages. Quand la jalousie féminine s’en mêle !! ». Ce dernier commentaire montre que les mentalités n’ont pas encore évolué.
L’U.F.F. n’a pas été la seule organisation féministe à avoir milité pour le vote des femmes. Thérèse Sommier a tenu une conférence le 5 mars au nom de l’Union civique féminine civique (U.C.F.S.), d’inspiration catholique, une structure créée en France en 1925.

Avec trois musiciens, le groupe U.F.F. de Péronnas à l’occasion d’un bal organisé en faveur des prisonniers, en février 1945. Beaucoup ont un brassard U.F.F. et la plupart ont épinglé l’insigne en forme de France avec les trois lettres U.F.F. en diagonale et en bleu-blanc-rouge. Document de Gilbert Bozonnet (le petit garçon sur cette photographie).

De réunions en actions

Après les élections et les fêtes de la Victoire, l’U.F.F. multiplie les manifestations en faveur des œuvres sociales. Son premier congrès départemental est occulté, dès le lendemain, par une grande réunion publique à Bourg en présence de plusieurs déléguées nationales. Pour concrétiser le but de l’U.F.F. de rassembler les femmes en une vaste union sans tenir compte « des opinions politiques ou idéologiques de chacune », Thérèse Sommier, de l’U.D.C.S., est invitée à la tribune et la présidence de la soirée est confiée à Louise Pioda du F.N. Seules, les représentantes des Amies du Front, du Comité des ménagères et « une déléguée de la campagne » sont invitées à s’exprimer avant Madeleine Blanchard et Cécile Ouzoulias, déléguée nationale. La réunion commence et se termine par la Marseillaise.
L’organisation U.F.F. se revendique apolitique mais « mais nul ne se laisse plus abuser par cette affirmation. Les rapports avec les divers partis et mouvements sont cordiaux. Cette cordialité est empreinte d’une presque intime communion de vues lorsqu’il s’agit du P.C. d’où les responsables départementales tirent vraisemblablement toutes leurs directives [14]. » Madeleine Blanchard est membre du Parti communiste mais, lors des campagnes électorales, elle s’interdit de participer à toute réunion U.F.F.
Cette tendance « communisante » ne concerne guère les adhérentes qui se dépensent sans compter pour leurs œuvres sociales. Depuis le printemps1945, elles s’impliquent dans la Croisade de l’air pur lancée par l’Entr’Aide française. Le comité de Bourg est chargé de collecter des lots chez les commerçants pour la tombola. Ensuite, l’U.F.F. s’efforce « de placer à la campagne, pour la période des vacances, des enfants dont la santé nécessite un séjour hors de la ville ».

Vers l’apogée

À l’automne 1945, les réunions d’information ou autres manifestations se multiplient encore à Attignat, Ceyzériat, Crottet, Curtafond, Mézériat, Montrevel, Neuville-les-Dames, Péronnas, Pont-de-Veyle, Saint-Denis-lès-Bourg, Saint-Étienne-du-Bois, Saint-Just ou encore à Thoissey. Ces actions diversifiées font que « l’influence et la popularité de ce mouvement sont très grandes dans le département ».
À la fin de l’année 1945, l’U.F.F. de l’Ain revendique 70 comités et 6 000 adhérentes. À celles-ci, elle offre des informations et des débats sur la condition des femmes et, plus globalement, sur la société. Un monde nouveau s’ouvre pour des femmes : se retrouver entre femmes, prendre conscience de la politique et œuvrer collectivement pour autrui. L’U.F.F. n’est pas la seule organisation à le proposer car les milieux catholiques ou ceux à tendance socialiste agissent aussi mais c’est une offre nouvelle ou supplémentaire. On assiste d’ailleurs à un foisonnement associatif, en plus de la reprise générale des sports, alors que beaucoup d’ouvriers ou d’employés travaillent six jours par semaine, par la nécessité de reconstruire le pays.
L’attirance de l’U.F.F. se vérifie le 5 décembre 1945, à la salle des fêtes de Bourg, où le « grand meeting en faveur de la démocratie et de la paix, parallèlement au 1er congrès international des femmes de Paris [15] » rassemble 350 auditrices, dont des sinistrées de la guerre, des veuves et des résistantes. Participent une déléguée polonaise et une déléguée belge. La Marseillaise est chantée à deux reprises. Quatre mois plus tard, le 4 avril 1946, elles sont aussi nombreuses, toujours à la salle des fêtes, pour le congrès départemental U.F.F., en présence d’Eugénie Cotton, Maître de recherches scientifiques, présidente de l’Union nationale et de la Fédération démocratique internationale des femmes.
À cette occasion, Madeleine Blanchard évoque l’activité de l’U.F.F. dans l’Ain « qui s’est traduite, depuis la Libération, par la création de 83 garderies d’enfants, 11 centres d’accueil et 19 dispensaires qui ont fonctionné presque constamment ». Elle indique que « le nombre des adhérentes atteint 7 000 dans le département [16] ».

Le décor habituel de l’U.F.F. a été repris à Bourg pour la conférence du 4 avril 1946 avec, en arrière-plan, les portraits de Danielle Casanova et Berthie Albrecht. Collection Thierry Druguet.

Le mouvement a atteint son apogée dans l’Ain. Il mobilise encore fortement le 29 juin 1946 pour manifester, avec d’autres, contre le projet de regrouper des prisonniers allemands à la Caserne Brouet de Bourg. Comme le Conseil municipal de Bourg, les opposants préfèreraient la transformation des huit bâtiments en logements. L’U.F.F. fonde une association familiale dans le but « d’assurer la défense des intérêts généraux des familles [17]  ».

Pour séduire et rassembler des adhérentes, l’U.F.F. cible les mères de famille car « la maternité est une expérience commune à toutes les femmes ». Collection Thierry Druguet.

Des critiques

Face au défi de la reconstruction du pays et devant la nécessité de conduire une politique familiale volontariste, le gouvernement a déjà créé l’Union nationale des associations familiales (U.N.A.F.) par une ordonnance du 3 mars 1945. Le congrès national de novembre 1945 révèle des divergences dans le rôle de la mère au foyer. Localement, l’hebdomadaire La Voix Chrétienne s’en prend à la « théorie du matérialisme marxiste, entendue et exposée tout au long du congrès départemental de l’U.F.F. à Bourg (…) et affirmée à Paris au congrès national des unions familiales », où la femme « a droit au travail au même titre que l’homme, elle a droit à être femme et ne doit pas être esclave de son foyer ». Elle revendique « l’égalité avec l’homme sur tous les plans » et veut « étendre un vaste réseau d’organisations collectives pour libérer la femme des contraintes de l’enfant ». En désaccord avec de telles conceptions, les milieux catholiques invitent à « lutter contre les erreurs qui sont la ruine infaillible de la famille française [18] ». Le débat est lancé.
Au sein même de l’U.F.F., « il se trouve des personnes pour reprocher à certaines dirigeantes locales d’avoir opté trop ouvertement pour un parti. Elles en avaient le droit individuellement (...) mais elles donnent une éthique politique à l’U.F.F. et c’est le meilleur moyen de désorganiser, de désunir, d’amener le mécontentement ».
Le comité directeur départemental répond en publiant des lettres où est rendu « hommage aux résultats acquis par l’U.F.F. dans le département de l’Ain et notamment à la création du Foyer d’éducation féminine Danielle Casanova [19] ».

Le déclin

À partir du printemps de 1947, l’U.F.F. agit sur trois axes : la lutte contre la vie chère et la hausse des prix, la défense de la paix et bientôt pour la Journée internationale de la femme. Après le départ des ministres communistes du gouvernement en mai 1947, les liens avec le Parti communiste sont davantage affichés pour des conférences ou autres actions. On manifeste contre la guerre au Vietnam puis contre la guerre en général. En cette période de Guerre froide, il est impératif d’agir pour qu’« aucun fils de France ne combatte contre l’U.R.S.S. ».
Animé par Raymonde Louvatière [20] , militante communiste de longue date, d’avant-guerre, et dirigeante nationale, le groupe d’Oyonnax devient le plus actif du département. Au cours des années 1950, l’U.F.F. se mobilise pour envoyer des déléguées à des manifestations à Lyon ou à Paris. Malgré les efforts déployés, les effectifs s’effondrent et l’U.F.F. de l’Ain ne compte plus que 724 cartes payées en 1956 [21]
.
Les notes de renseignements archivées sont moins nombreuses. Le congrès départemental du 11 mai 1952 à Ambérieu-en-Bugey rassemble une soixantaine de participantes. Madeleine Blanchard y est présente [22] . « Ce congrès fut surtout l’occasion de retracer l’activité de l’U.F.F. dans l’Ain : kermesses, fêtes diverses pour les vieux (…). Il y fut également question de la participation des femmes à la propagande et à l’activité générale des organisations para-communistes dans la défense de la paix et la lutte contre le réarmement [23]  ».
Les actions locales se poursuivent et les femmes sont invitées à s’associer aux manifestations contre la guerre d’Algérie. La structure départementale paraît moins active. Lors de son passage à Bourg le 16 février 1955, la présidente nationale Eugénie Cotton est accueillie par Madame Dard, présidente départementale.

Eugénie Cotton (1881-1967),Maître de recherche au C.N.R.S., présidente de l’Union des Femmes françaises, de la Fédération démocratique internationales des femmes, membre du Conseil mondial de la paix, de l’Association France-URSS, du Comité Frédéric et Joliot-Curie. Elle est mariée au physicien Aimé Cotton (1868-1951), natif de Bourg.
La composition du comité directeur de l’Ain, paru dans La République Nouvelle du 24 mai 1947. Cette liste est instructive pour apprécier l’impact de l’U.F.F.

L’U.F.F. s’éteint progressivement dans l’Ain et quelques groupes locaux subsistent, comme au quartier des Vennes à Bourg-en-Bresse, en 1968. Pourquoi une telle désaffectation ? Les raisons sont sans doute multiples. Le mouvement est né de la Résistance et il est difficile aux dirigeantes de transmettre leur expérience à une éventuelle relève. En outre, les conditions de vie se sont heureusement améliorées, la société se transforme avec l’entrée dans les Trente glorieuses, une période à forte augmentation du niveau de la vie.
Il est permis de s’étonner que cet épisode U.F.F. soit occulté des ouvrages, d’aujourd’hui, traitant de l’histoire du féminisme. En France, l’U.F.F. a compté plus d’un million d’adhérentes.
Bien sûr, une nouvelle vague de féminisme surgit en 1970 avec le M.L.F., le Mouvement de libération de la femme, et elle submerge le passé. ■

Note complémentaire
Un lecteur nous a signalé que le portrait de Madeleine Blanchard avait été publié dans l’hebdomadaire L’Éclaireur de l’Ain. Nous l’avons retrouvé et intégré à notre chronique.
Un grand merci à Marc, notre informateur.
Si vous-même, vous avez des photographies sur les activités U.F.F., nous vous demandons de bien vouloir nous en informer. Merci d’avance !
Dans l’ouvrage Des jours sombres à l’espoir - L’Ain 1939-1945, nous avons publié (page 118) une photo du centre d’accueil U.F.F. de Coligny.

Chronique rédigée par Rémi Riche

Avec la collaboration d’André Abbiateci, Gilbert Bozonnet, Claude Brichon, Martine Cividin, Thierry Druguet, Anne-Sophie Gomez, Claude Meynal, Gyliane Millet, Katherine Ravanat, Fanny Venuti, les Archives départementales de l’Ain et la Médiathèque É. & R. Vailland.

En complément, écoutez

notre chronique radiophonique sur Radio-B

Par notre page d’accueil, vous découvrirez quelques épisodes, propres au département de l’Ain, non évoqués dans cette "Histoire locale".

[1Karen Offen dans Le siècle des féminismes. Voir bibliographie, à la suite de cette chronique.

[2Note B.N.F. à la suite de la rubrique de recherche Femmes Françaises.

[3A.D. Ain. Successivement dossiers 180W102 et 180W105.

[4À cause de l’épidémie de la Covid 19, les archives de Lyon, du Rhône et du Service de la défense n’ont pas été consultées.

[5La République Nouvelle des 9 et 15 septembre 1944.

[6Ou Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France, un des mouvements de la Résistance française, de sensibilité communiste, né en 1941.

[7Selon Sandra Fayolle. Voir bibliographie de fin.

[8La République Nouvelle du 8 décembre 1944. Le siège des Amies du front est situé 12, rue Gambetta à Bourg.

[9La République Nouvelle du 23 décembre 1944.

[10Rapports des Renseignements généraux (R.G.) du 24 janvier et 23 février 1945. A.D. Ain. 306W52.

[11La République Nouvelle des 27 janvier et 8 février 1945.

[12Pour communiquer, l’U.F.F. de l’Ain utilise essentiellement la presse locale.

[13A.D. Ain. Informations puisées dans le dossier 63W2.

[14A.D. Ain. 306W32. Rapport du 23 août 1945.

[15A.D. Ain. 306W32. Rapport du 22 décembre 1945.

[16A.D. Ain. 306W77. Rapport du 5 avril 1946.

[17A.D. Ain. 306W9. Rapport du 6 juillet 1946.

[18La Voix Chrétienne du 13 janvier 1946. A.D. Ain. 523Presse1.

[19A.D. Ain. 306W9. Rapports des 5 mars et 6 septembre 1946.

[20Exclue du P.C. en 1952 car « suspectée de tiédeur ». A.D. Ain. 306W9. Rapport des R.G. du 2 janvier 1953.

[21Selon une source de la direction nationale. A.D. Ain. 306W77.

[22Son nom n’apparaît plus par la suite. Elle ne figure pas sur le recensement de Bourg en 1954. Elle décède à Lyon le 4 novembre 1968.

[23Note des R.G. du 16 mai 1952. A.D. Ain. 306W77.

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