Le vote des femmes en France et en Bresse
De la Révolution à l’ordonnance du 21 avril 1944, les femmes françaises ont obtenu leur droit de vote par des luttes constantes et diversifiées. Si celles-ci se sont déroulées essentiellement à Paris, quelques-unes ont eu des répercussions en Bresse, évoquées dans cette chronique.
Le vote des femmes ? Sous l’Ancien Régime, les veuves dotées et les mères abbesses pouvaient voter aux États Généraux car « le vote était attaché alors, non à la personne, mais à la propriété ou à certaines formes de propriété [1] ». Avant même la Révolution, dès 1787, dans ses Lettres d’un bourgeois, le mathématicien et philosophe Condorcet (1743-1794) se prononce pour le vote des femmes. Il confirme son opinion dans un article du 3 juillet 1790.
Un an plus tard, Olympe de Gouges, femme de lettres née en 1748, publie la Déclaration des droits des femmes où elle précise ses convictions qui vont bien au-delà de deux de ses phrases qui lui ont accordé la postérité : « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits » et « la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Malheureusement, elle périra sur l’échafaud le 3 novembre 1793.
Les femmes ont participé activement à la Révolution et elles sont des milliers à "marcher sur Versailles" pour aller réclamer du pain au Roi, le 5 octobre 1789. Elles sont rejointes par un second cortège de Parisiens et tous réclament le retour du roi à Paris. Le monarque ne peut que se soumettre à la volonté du peuple, le 6 octobre. Quelques jours plus tard, le 10 octobre 1789, Louis XVI devient officieusement le Roi des Français et l’Assemblée lui conserve le titre de Roi avec la formule, « Louis, par la grâce de Dieu et la loi constitutionnelle de l’État ». Cette "marche des femmes" est l’un des épisodes marquants de la Révolution.
Du Code Napoléon à la prison
Depuis longtemps, les contrées de France sont régies par diverses lois ou coutumes locales, écrites ou coutumières. L’Assemblée Nationale souhaite harmoniser la législation et elle décrète, le 2 septembre 1791, qu’il sera fait un Code des lois civiles du royaume. Un comité est chargé de sa rédaction mais l’instabilité politique n’en permet pas l’aboutissement, malgré les tentatives de 1793, 1794 et 1796.
Devenu empereur, Napoléon 1er ordonne l’achèvement de la rédaction et le nouveau Code civil est publié en 1804 et, pour beaucoup, il est le Code Napoléon.
Malgré leurs actions, les femmes ne reçoivent aucune reconnaissance car le Code les place en état d’infériorité, sous l’autorité du père ou du mari. Ce handicap pèsera lourdement sur la destinée des femmes françaises. Néanmoins, elles écrivent dans diverses revues et elles participent au mouvement des idées. Le mot "féminisme" apparaît en 1837 sous la plume du philosophe Charles Fourier (1772-1837) [2].
Lorsque la Révolution de février 1848 survient et qu’elle instaure le suffrage universel masculin, quatre déléguées du comité des Droits de la femme demandent au nouveau gouvernement d’étendre aux femmes ce suffrage universel. Elles sont poliment reçues avec l’affirmation que leur demande sera transmise à l’Assemblée Constituante. Celle-ci ne retient nullement la proposition, défendue par un seul député, Victor Considérant, Jurassien de naissance (en 1808).
Parmi les déléguées figure Eugénie Niboyet (1796-1883), issue d’une famille protestante [3]. Dans les années 1830, elle s’est d’abord préoccupée de l’instruction du peuple et de l’éducation des femmes. Alors qu’elle collabore épisodiquement à des revues féminines littéraires, le mouvement revendicatif des femmes la pousse à prendre la direction du premier quotidien féminin et féministe, La Voix des femmes, qui paraît le 20 mars 1848. La diffusion des 46 numéros successifs ne permet pas l’amortissement des charges et Eugénie Niboyet est la seule à combler la dette. Elle se retire alors à Lyon.
Non seulement la Constituante n’a pas accordé le droit de vote aux femmes mais le décret du 20 juillet 1848 leur interdit d’être membre d’un club et d’assister aux réunions d’un club. Un recul par rapport à la Révolution de 1789 ! C’est au titre de ce décret que, deux ans plus tard, Jeanne Deroin et Pauline Rolland sont condamnées à six mois de prison pour avoir tenu des réunions politiques non autorisées. Cette sentence marque un temps d’arrêt au féminisme même si le député Pierre Leroux (Seine) présente, le 21 novembre 1851, un amendement pour admettre aux élections communales les Français et les Françaises majeurs [4].
Deux stratégies
Les défenseurs des droits de la femme agissent à nouveau à la fin du Second Empire. En 1869, les journalistes Maria Desraimes (1828-1894) et Léon Richer (1824-1911) fondent la Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits et préfèrent graduer leurs revendications de nouveaux droits pour demander, en dernier lieu, l’électorat. Après leur Congrès international des droits de la femme, en 1878, leur jeune compagne de route Hubertine Auclert (1848-1914) les quitte pour adopter une ligne plus radicale. Le féminisme se divise désormais en deux courants, l’un réformateur, l’autre radical.
En effet, Hubertine Auclert fonde la société Le Droit des femmes en 1876 et, en octobre 1879, elle participe au troisième Congrès ouvrier socialiste de France, à double titre, pour son groupe féministe et pour les Travailleuses de Belleville. Son intervention du 22 octobre est entrecoupée d’applaudissements à plusieurs reprises. Faisant référence à Olympe de Gouges, elle déclare que « Nous voulons pour les femmes comme pour les hommes, voix délibérative dans la Commune, dans l’État ou dans le groupe ; parce que les femmes comme les hommes sont intéressées aux lois et règlements qui se font, parce que les femmes, payant les impôts, ont autant de droits que les hommes d’exiger une bonne répartition de ces impôts, parce que dans une vraie République, il n’y a plus de privilégiés, il n’y a que des intéressés qui, se soumettant aux mêmes devoirs, doivent posséder les mêmes droits (Applaudissements prolongés) [5] ».
En février 1881, elle lance le journal La Citoyenne avec, pour sous-titre, Le suffrage des femmes, qui va paraître jusqu’en 1891.
L’activité inlassable d’Hubertine Auclert trouve des échos dans le Courrier de l’Ain du 1er juin 1880. Tout en rappelant son combat pour l’égalité des droits et des devoirs, le chroniqueur évoque ses interventions impromptues lors de mariages. À propos de la députation pour les femmes, il écrit : « Quelle charmante innovation dans la vie parlementaire ! (…) Ce n’est pas seulement dans les séances publiques que cette heureuse influence de la femme député se fera connaître. Elle s’exercera d’une façon plus intime dans les bureaux et au sein des commissions... ». Ce n’est guère flatteur mais révélateur de l’époque et l’auteur signe Fridolin, en indiquant toutefois l’adresse parisienne du Droit des femmes.
Sous la IIIème République
Les mentalités changent toutefois car, sous l’impulsion de ses porte-drapeau, la IIIème République s’est imposée face aux monarchistes. La loi du 14 décembre 1880 de Camille Sée, en faveur de l’enseignement secondaire pour les jeunes filles, devance même les lois scolaires de Jules Ferry. À Bourg-en-Bresse, le Lycée de jeunes filles, autorisé en 1883, est inauguré le 25 septembre 1888.
La période devient plus favorable aux débats et, à Paris, Maria Martin fonde le Journal des femmes en 1891 et Marguerite Durand, La Fronde en 1893.
Le 1er juillet 1901, le député Fernand Gautret (Vendée) présente, à l’Assemblée, la première loi en faveur du vote des femmes. Dans ce contexte, le Courrier de l’Ain consacre son éditorial du 4 décembre 1902 aux Questions féminines. Le chroniqueur affirme que « les revendications féministes ne peuvent plus être accueillies par des sourires. (…) Le recensement professionnel le plus récent a montré que ces légions de travailleuses atteignaient le nombre de six millions quatre cent mille et il a volontairement omis les ménagères encore plus nombreuses ». Sa conclusion est qu’il n’est pas possible « de maintenir la femme mariée, compagne laborieuse et associée responsable, sous le joug des servitudes anciennes ».
Les mentalités évoluent progressivement. « Au tournant du siècle, le mouvement féministe, qui connaît un essor sans précédent avec le ralliement de philanthropie féminine avancée, reste timoré sur la question des droits politiques. La création, en 1904, d’une "Alliance internationale pour le suffrage des femmes" (A.I.S.F.) contribue à convaincre les dirigeantes françaises. Ce n’est pas autour d’Hubertine Auclert, jugée trop extrémiste, que les forces se rassemblent finalement mais autour de Jeanne Schmahl, figure plus consensuelle. En 1909, cette Anglaise, qui milite à Paris depuis plusieurs années, décide de fonder une filiale de l’A.I.S.F., l’Union française pour le suffrage des femmes (U.F.S.F.) [6]".
Parallèlement à l’action de l’U.F.S.F., Hubertine Auclert a écrit à tous les députés. Elle est rejointe par Simone Pelletier (1874-1939), docteur en médecine, issue du peuple, « une figure atypique du mouvement féministe, socialiste, franc-maçonne et néo-maltusienne », selon Florence Rochefort. Simone Pelletier et « une vingtaine de suffragettes » provoquent un incident en s’en prenant à un bureau de vote à Paris en mai 1908, lors des élections municipales [7].
Au Parlement, en 1906, le député Paul Dussaussoy (Pas-de-Calais) demande une loi « tendant à accorder aux femmes le droit de vote dans les élections aux conseils municipaux, aux conseils d’arrondissement et aux conseils généraux » et, le 16 juillet 1909, est présenté le Rapport Buisson en faveur de l’électorat et l’éligibilité des femmes dans les mêmes conditions que les hommes [8].
Il est à noter que la Finlande est le premier pays de l’Europe à accorder le droit de vote aux femmes en 1907 et, en France et en cette même année 1907, les femmes sont électrices et éligibles aux conseils des prud’hommes et, si elles sont mariées, elles disposent librement de leur salaire.
Odette Laguerre, une féministe de l’Ain
Le climat favorable au féminisme se ressent dans l’Ain avec la Bugiste Odette Laguerre. Née en novembre 1860 à Constantinople, Marie-Odette Garin de la Morflan reçoit une éducation soignée dans un milieu "bourgeois", à Paris. En 1878, elle commence une carrière de journaliste dans l’hebdomadaire La Mode illustrée et fréquente le salon du docteur Laguerre. Là, elle rencontre le fils du docteur, Henri-Maxime. Les deux jeunes gens se marient civilement le 11 octobre 1884 à Artemare (Ain), où Odette a des origines. Ensemble, ils partagent leur vie entre Paris et le Valromey où Henri-Maxime Laguerre a acquis des propriétés et où il entame une carrière politique.
Après avoir écrit des ouvrages d’éducation féminine, sa pensée évolue au contact de son mari. En 1897, elle s’abonne à La Fronde, journal féministe alors dirigée par Marguerite Durand. Lors du passage de celle-ci à Lyon en 1901, Odette Laguerre sollicite et obtient une rencontre. Marguerite Durand lui propose de collaborer à La Fronde.
Commence alors l’engagement féministe et pacifiste de la Bugiste. Elle "apparaît" dans la presse locale par un écho paru le 13 août 1902, à propos de la remise des prix de l’école laïque de Belley. Son allocution est fustigée par le Journal de l’Ain, pour « la fureur réformatrice et la haine antireligieuse (...) elle entend bouleverser le monde d’ici bas et mettre Messieurs les hommes à leur place ». Un appendice ajoute : « la conférencière féministe ne parlera à Bourg qu’en séance privée, dans une fête d’instituteurs. C’est grand dommage, les occasions de rire sont si rares à Bourg ». C’est le jugement d’un journal dirigé par le très catholique Jacques-Melchior Villefranche (1829-1904).
Ce point de vue n’est pas partagé par le Courrier de l’Ain qui ouvre ses colonnes à Odette Laguerre, au début de l’année 1903, pour quelques chroniques. Parallèlement, comme La Fronde cesse sa parution, elle crée à Lyon la Société d’éducation et d’action féministes et, sous l’égide de celle-ci, elle publie, en 1905, un opuscule de seize pages, intitulé Le Féminisme, où elle précise ses idées.
La Bresse est une terre de propagande pour une autre féministe, Marie-Louise Paturel, présente à Bourg en septembre 1905 et à Lent en février 1912. À part ces échos de presse, on ne dispose pas d’autres renseignements sur cette conférencière.
En décembre 1913, l’hebdomadaire L’Action de l’Ain, au titre de la famille « et [parce] qu’une famille n’est pas possible sans la femme » accorde une rubrique Aux femmes, mes sœurs... sous la signature de Fémina. Comme la collection de ce journal est incomplète aux Archives de l’Ain, il n’a pas été possible de vérifier sa régularité. En mai 1914, Lyon accueille le Congrès de l’Union française pour le suffrage des femmes. Sous la signature de Une déléguée de l’Ain, L’Action de l’Ain en publie un long compte rendu en six paragraphes : le devoir social et moral des femmes, les femmes dans les conseils municipaux, l’antialcoolisme et le suffrage des femmes, les droits économiques des femmes, féminisme et pacifisme, le droit des femmes. La prose du texte ressemble beaucoup à celle, élégante et érudite, d’Odette Laguerre [9].
L’U.F.S.F. compte alors douze mille membres et la période favorable se termine par une grande manifestation à Paris le 5 juillet 1914 avec plus de six mille personnes. Involontairement, l’élan est brisé par la guerre qui embrase l’Europe, puis le monde, à partir d’août 1914 pour plus de quatre années. Aussitôt la déclaration de guerre lancée, le président du Conseil, René Viviani, lance son appel Aux femmes françaises. Elles vont répondre au-delà des espérances pour compenser le départ des hommes.
Après la guerre
Dans une économie de guerre, les femmes ont remplacé au mieux les hommes à la terre, à l’usine, aux ateliers, dans les hôpitaux ou encore à la fabrication des munitions. Comme l’arrière a soutenu le front par les correspondances et l’envoi de colis, elles ont été un indispensable soutien moral aux combattants. Et après ? Elles n’ont guère été invitées aux diverses cérémonies célébrant la Victoire.
Beaucoup ont dû laisser leur travail aux démobilisés et toutes ont été renvoyées à leur devoir de procréer, de beaucoup procréer. Dans le but d’encourager la natalité, la Médaille de la famille française est instituée par un décret du 26 mai 1920 pour honorer les familles de cinq enfants et plus [10]. En outre, des infirmières ont bien reçu médailles et diplômes, une Fête nationale a bien été instituée en l’honneur d’une héroïne du passé, Jeanne d’Arc, mais aucun droit nouveau n’a été accordé aux femmes du présent [11]. En outre, l’hommage rendu à Jeanne d’Arc est plus un signal envoyé aux cléricaux qu’aux femmes.
Le 20 mai 1919, la Chambre des députés a bien voté une loi instaurant l’électorat des femmes, par 329 voix contre 95, mais le Sénat attend trois ans pour la refuser le 21 novembre 1922, par 156 voix contre 134. Un faible écart ! À l’inverse, d’autres pays accordent le vote aux femmes, comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Russie et la Pologne. Aux élections municipales des 3 et 10 mai 1925, des municipalités communistes (Bobigny, Douarnenez ou Saint-Denis) font élire une dizaine de femmes dans leur Conseil municipal. Les préfets ne les laissent siéger que brièvement.
Alors, les féministes ont repris leur combat et l’Union nationale pour le vote des femmes, d’inspiration conservatrice et catholique, fondée par Mme Levert-Chotard, les rejoint en 1925. La propagande s’intensifie et se décline au niveau local, en avril 1926, par une première conférence de la Parisienne Germaine Malaterre-Sellier (1889-1967), une féministe, catholique progressiste, pacifiste, infirmière blessée pendant la Grande Guerre et titulaire de la Croix de guerre. L’annexe de la salle des fêtes se révèle bien trop exiguë et il faut déplacer la conférence dans la grande salle pour accueillir les cinq cents personnes présentes. Le maire, Jules Belley, et l’écho paru dans la presse, saluent le passé "militaire" des femmes et de l’intervenante. Pour celle-ci, « ce que veulent les femmes, c’est avoir voix délibérative dans les affaires qui intéressent la famille, les enfants, l’hygiène, l’assistance. (...) En faisant appel aux personnes présentes pour s’inscrire à "l’Union française pour le suffrage des femmes", Mme Malaterre-Sellier a précisé que ce groupement ne se réclamait d’aucun parti politique. C’est l’union de tous, sans distinction d’opinion politique ou religieuse, pour faire aboutir une réforme utile au pays [12] ».
L’appel pour une mobilisation locale n’a pas encore de répercussion locale. Elle interviendra après la conférence de Cécile Brunschvicg, la présidente nationale de ʺUnion française pour le suffrage des femmesʺ, le 5 mai 1932 à Bourg-en-Bresse. Les adhésions recueillies permettent la création d’un Groupe de l’Ain, dont les statuts sont déposés en préfecture le 18 juillet 1932. La présidente en est Mlle Hélène Croset, avocat au barreau de Bourg.
Dans l’impasse
Malgré toutes les tentatives et les quatre votes favorables au Parlement (1925, 1932, 1933 et 1936), toujours bloqués par le Sénat, la situation n’évolue pas, même après l’intégration de trois femmes dans le gouvernement de Léon Blum en 1936. Aux côtés de Suzanne Lacorre et Irène Joliot-Curie, la troisième est Cécile Brunschvicg, qui quitte la présidence de l’U.F.S.F. qui « se remet mal de cette désaffection et amorce son déclin », selon Florence Rochefort. Le Front populaire ne l’ayant pas inscrit à son programme, le vote des femmes n’est plus d’actualité. Le Journal de l’Ain du 8 mai 1935 signale une manifestation, à la salle des fêtes de Bourg, lors du premier tour des élections municipales du 5 mai 1935.
Toutefois, reprenant l’initiative de 1925, « en 1936, le jeune maire de Louviers [Eure], Pierre Mendès France fait élire deux femmes à son conseil municipal ». Durant ces années passées, le mouvement féministe s’est diversifié et plusieurs groupuscules ont vu le jour, « tous animés par la même ferveur suffragiste. Louise Weiss, journaliste, fait tout particulièrement parler d’elle quand elle se lance avec enthousiasme dans le combat en 1934. (...) Journaliste, elle sait créer l’évènement pour populariser sa cause [et] donner au suffragisme un visage plus moderne [13] ».
Toutes les initiatives se heurtent à une société encore profondément patriarcale et, bientôt, la paix elle-même est menacée par le nazisme. Effectivement, l’Europe plonge dans une nouvelle guerre en septembre 1939. La France est sévèrement défaite en juin 1940, Pétain installe l’État français le 10 juillet 1940 à Vichy, avec la devise Travail, Famille, Patrie. La France, administrée par Pétain et les collaborateurs, est sous la dépendance du Reich allemand. La loi du 16 novembre 1940 qui régit et contrôle l’administration des communes de plus de deux mille habitants prévoit l’intégration d’au moins une femme dans les conseils municipaux. Le Journal de l’Ain signale des nominations à Trévoux, Marboz, Viriat ou Bourg.
De rares personnes refusent la défaite et, après quelques mois, se placent sous l’autorité du général de Gaulle. La Résistance s’organise et de nombreuses femmes s’y impliquent, au péril de leur vie. En juin 1942, le général de Gaulle déclare « qu’une fois l’ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes femmes de chez nous éliront l’Assemblée nationale qui décidera souverainement des destinées du pays ». Au sein de la Résistance, tous ne partagent pas cette conviction et le vote des femmes n’est pas inscrit dans le programme du Conseil national de la Résistance (C.N.R.), arrêté le 15 mars 1944. Avec l’aide de suffragistes convaincus comme le communiste Fernand Grenier (1901-1992), de Gaulle reste ferme dans sa volonté et signe l’ordonnance du 21 avril 1944 où le bref article 17 précise que « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».
Premières élections
Les femmes votent pour la première fois les 29 avril et 13 mai 1945 dans un climat particulier car des restrictions ont toujours cours, l’Allemagne capitule entre les deux tours et tous les prisonniers ne sont pas rentrés. L’inquiétude des autorités n’est pas le vote des femmes mais ce contexte d’après-guerre. « L’électeur a-t-il perdu l’habitude de la démocratie ? Ce serait grave. il a généralement accepté les listes communes, malgré l’arbitraire de leur composition. Quand il a désiré manifester une opposition, il n’a pas osé le faire ouvertement : exemple à Bourg où la liste adverse a circulé sous le manteau ». Les femmes se fondent dans la masse et « les élections se sont déroulées dans des conditions plus favorables qu’on ne l’espérait généralement et elles ont été marquées par le nombre très important des votants, la proportion des suffrages exprimés ayant été, dans la plupart des cas, de 75 à 80 % du nombre des inscrits. Dans l’ensemble, les femmes ont tenu à accomplir leur devoir électoral [14] ».
La République Nouvelle du 30 avril 1945 a constaté à Bourg : « Dans l’ensemble, ce sont les femmes, les religieuses surtout, qui ont étrenné les isoloirs. Et puis, peu à peu, les bureaux de vote se sont garnis. À voir l’indifférence générale qui précéda ces élections, hâtivement mises sur pied, il est surprenant de constater que 75 % des inscrits prirent part au vote ». Les Burgiens votent à 72 % et l’attitude des femmes ne peut être déterminée car les feuilles d’émargement n’ont pas été conservées.
Électrices, peu de femmes ont été candidates et élues. Les hommes ne leur ont pas accordé beaucoup de place dans les listes communes. En fonction des documents disponibles aux Archives départementales, il est possible d’affirmer que, dans le canton de Bourg, trois femmes ont été élues au chef-lieu, une à Lent, une à Péronnas, une à Saint-Denis-lès-Bourg, soit 6 femmes pour 141 hommes (4 %). La proportion est encore plus faible dans les autres cantons. Malgré le faible nombre de candidatures pour juger, l’électorat accorde plus de considération aux veuves et aux commerçantes. Les électeurs de Jasseron place une veuve en tête du premier tour mais le conseil municipal ne l’élise pas maire. L’Union des femmes de France, très active dans les villages depuis la Libération de l’Ain, a présenté peu de candidatures [15].
La première femme à être maire dans l’Ain est Marie Collet à Treffort, en janvier 1947. Bien d’autres femmes ont accédé à cette fonction mais peu dans les "grandes" villes. À Oyonnax, à la Libération, la résistante Jeanne Moirod, adjointe de 1945 à 1959, exerce la fonction de maire pendant la courte période du 21 mars au 31 mai 1953. À Ambérieu-en-Bugey, Josiane Exposito est maire de 2008 à 2014.
Notre chronique signale quelques échos parus dans la presse locale mais il est fort probable que ces articles ne représentent que la partie émergée de l’iceberg des actions féminines qui se sont déroulées dans le département... Si nos lecteurs ont d’autres références, les Chroniques seront heureuses de les publier [16].
Rémi Riche
Février 2026 - Avec la participation de André Abbiateci, Fanny Aznar, Claude Brichon, Thierry Druguet, Jérôme Dupasquier et Gyliane Millet.
Archives départementales de l’Ain.
Archives municipales de Bourg-en-Bresse.
L’Union des femmes françaises, une organisation à la sortie de la guerre de 1939-1945
Bibliographie sommaire :
Chronique de la Révolution. Larousse. 704 pages. 1989.
La citoyenneté interdite ou les enjeux du suffragisme. Florence Rochefort. Vingtième Siècle. 1994.
Le Droit des femmes 1909-2009. Rapport à l’Assemblée nationale. 62 pages. 2009.
Dictionnaire des hommes et des femmes politiques de l’Ain de 1789 à 2011. Dominique Saint-Pierre. M&G Éditions. 2011.
La femme dans la vie française. La documentation française. 1952.
Presse locale : Courrier de l’Ain, Journal de l’Ain
[1] 1909-2009, le Droit des femmes. Rapport de l’Assemblée nationale.
[2] Dictionnaire historique de la langue française. Le Robert.
[3] Voir la biographie dans le dictionnaire en ligne Le Maitron.
[4] Rapport à l’Assemblée nationale. 2009.
[5] Site Gallica. Pages du rapport.
[6] La citoyenneté interdite ou les enjeux du suffragisme. Florence Rochefort. "Vingtième Siècle", revue d’histoire. 1994.
[7] Courrier de l’Ain du 12 mai 1908.
[8] Ferdinand Buisson (1841-1932), homme politique français, notamment co-fondateur, en 1898, de la Ligue des droits de l’homme.
[9] L’Action de l’Ain des 21 et 28 juin 1914.
[10] Journal officiel du 28 mai 1920.
[11] Au cours d’une manifestation à Paris, des militantes de la Société pour l’amélioration du sort des femmes affichent un panneau avec l’inscription : « Jeanne d’Arc a pu sauver la France, elle ne pourrait pas voter ».
[12] Courrier de l’Ain du 15 avril 1926.
[13] Florence Rochefort, pour les citations.
[14] Rapport du préfet de l’Ain au ministre de l’Intérieur du 1er mai 1945. A.D. Ain. 63W1.
[15] Voir notre chronique. Lien ci-après.
[16] Nous écrire par le mail : chroniques-de-bresse@orange.fr.









