Le passage de Napoléon 1er à Bourg-en-Bresse en 1805

L’année 2021 fête le bicentenaire de la mort de Napoléon 1er. Il a été Empereur en France et Roi d’Italie ! Sur la route de ce sacre, il s’est arrêté à Bourg et y a dormi durant la nuit du 9 au 10 avril 1805. Les Chroniques de Bresse évoquent cette visite exceptionnelle.

EMPEREUR DES FRANÇAIS

La conquête du pouvoir

Né à Ajaccio le 15 août 1769, Napoléon 1er Bonaparte a utilisé au mieux ses capacités pour se construire un destin, grâce à des choix et aux opportunités. D’abord collégien boursier, il se forme ensuite dans les écoles militaires de Brienne, en Champagne, et de Paris. Nommé lieutenant d’artillerie en 1785 à La Fère, en Picardie, il poursuit sa carrière dans différentes garnisons. Taciturne, il emploie ses loisirs à l’étude de l’histoire militaire et de la stratégie, et à lire de grands écrivains.
Il accueille la Révolution avec sympathie et séjourne plusieurs fois en Corse. Élu lieutenant-colonel de la Garde nationale d’Ajaccio, il prend la tête du mouvement révolutionnaire mais se heurte au mouvement indépendantiste. Il se réfugie en France. Proche des Jacobins, il réprime le mouvement fédéraliste marseillais, participe à la prise de Toulon en 1793 où il obtient son grade de général de brigade. Il reste sans emploi durant un temps mais est lié à la préparation de la campagne d’Italie. Appelé pour réprimer l’insurrection royaliste, de Paris, il y gagne sa promotion de général de division, le commandement en chef de l’armée de l’Intérieur puis celui de l’armée d’Italie. Depuis mars 1796, il est marié civilement avec Joséphine, une belle créole, veuve du général de Beauharnais, guillotiné en 1793.

De victoire en victoire

En Italie, à la tête d’une armée inférieure en nombre à celle de ses adversaires, avec l’aide de jeunes chefs, Bonaparte vole de victoires en victoires d’avril 1796 au traité de paix de Campoformio d’octobre 1797. Il se porte ensuite en Égypte en juillet 1798 pour de nouveaux succès mais son aventure lui paraît sans issue glorieuse, à titre personnel. Il préfère rentrer en France, il débarque à Fréjus en octobre 1799 et surgit à Paris. La situation politique confuse est propice à un acte autoritaire qui rétablirait l’ordre. Toujours avec des aides, dont celle de son frère Lucien, Bonaparte s’empare du pouvoir. Devenu Premier consul, il publie, le 13 décembre 1799, la Constitution de l’an VIII, qui lui accorde un pouvoir absolu et une mainmise sur le pays. La Révolution a vécu.

Le général Joubert conduit ses hommes à l’assaut du plateau de Rivoli.

Les oppositions se réveillent à l’extérieur. Bonaparte rétablit la situation en Italie par la victoire de Marengo (14 juin 1800), impose la paix à l’Autriche par le traité de Lunéville du 9 février 1801 et à l’Angleterre, par celui d’Amiens du 27 mars 1802. À l’intérieur, fort des acquis de la Révolution, il poursuit une œuvre de pacification et de réorganisation qui, malgré des soubresauts, jette les bases d’un État moderne. Consul à vie en France, président de la République en Italie, plus puissant qu’un monarque, le Sénat le proclame Empereur des Français et le pape vient le sacrer à Paris le 2 décembre 1804, en l’église Notre-Dame.

Le passage du col du Grand-Saint-Bernard le 20 mai 1800 avec, au premier plan, le fût d’un canon tiré par des soldats.

À propos des généraux nés dans l’Ain

Barthélemy Joubert est né à Pont-de-Vaux le 14 avril 1769. Volontaire de l’Ain en 1791, général à partir de 1795, il seconde brillamment Bonaparte en Italie lors des campagnes d’Italie de 1796 à 1798, notamment lors de la bataille de Rivoli, en novembre 1797. Attaqué à l’improviste, il est mortellement blessé le 15 août 1799.
Avant le retour de Bonaparte en France, Sieyès, homme politique influent, principal artisan du coup d’État du 18 brumaire, avait songé à Joubert pour renverser le Directoire.

Le général Chaude-Charles Aubry, né à Bourg en 1773, intervient judicieusement pour faciliter la traversée des Alpes par l’armée de Bonaparte, en mai 1800. Le nombre des traîneaux étant insuffisant pour acheminer tous les fûts des canons, il fait évider des demi-troncs d’arbres. Comme le montre l’illustration, les soldats tirent eux-mêmes ces équipages de fortune, sur des chemins non carrossables, escarpés et enneigés.
Charles-Charles Aubry de la Boucharderie est tué le 10 novembre 1813 à Leipzig. Il était le fils de Nicolas Aubry, ingénieur en chef des ponts et chaussées de l’Ain.

Roi d’Italie

Peu après, la République italienne est érigée en royaume et le sacre du roi aura lieu à Milan le 26 mai 1805. Le voyage sera l’occasion de visiter quelques villes et Bourg sera sur le parcours car Thomas Riboud, homme politique bressan, avait obtenu, en janvier 1802 à Lyon, la promesse d’une visite et « jamais Bonaparte ne promet en vain ».
La nouvelle est annoncée le 26 février 1805 et confirmée le 10 mars 1805. Enthousiaste, le Journal de l’Ain annonce que « la route de Leurs Majestés sera jonchée de feuillages et des jeunes filles offriront à l’Impératrice Joséphine la seule fleur dont la saison permet de disposer dans nos climats, l’humble violette, symbole touchant de la modestie et des grâces que Sa Majesté sait si bien allier avec la dignité et l’éclat du diadème ». Dès le lendemain, 11 mars, un détachement de la Garde impériale s’installe à Bourg.
Le préfet de l’Ain, Joseph-Charles-Aurèle Bossi [1] rappelle aux maires les dispositions relatives aux honneurs qui doivent être rendus à Leurs Majestés. Pour sa part, la gendarmerie devra multiplier les patrouilles dans les villes et leurs faubourgs et visiter, deux fois par jour, les auberges, cabarets, cafés ou autres lieux publics. À Bourg, le général Valette rassemble le peu d’artillerie disponible, quatre malheureux canons, et fait venir de la poudre de Pierre-Châtel pour « saluer sa Majesté d’un nombre convenable de détonations ».

Le voyage

Napoléon 1er, Joséphine et leurs nombreux accompagnateurs quittent Saint-Cloud le 31 mars 1805. Les réceptions officielles sont organisées à Troyes, Semur, Chalon-sur-Saône puis à Mâcon. Le 9 avril 1805, le cortège quitte cette ville à 13 heures et les autorités départementales l’accueillent sous un arc de triomphe érigé au milieu du pont de Saint-Laurent. Le préfet conclut son discours par cette phrase : « Les habitants de l’Ain, célèbres par la simplicité de leurs mœurs, la constance de leurs affections, la loyauté et la droiture de leur caractère, vous reçoivent avec ce respect religieux que les héros seuls inspirent, et qui n’est dû qu’aux grands hommes dont les travaux ont bien mérité de l’humanité entière ». À l’adresse de l’Impératrice, il poursuit : « Vous avez, Madame, votre part dans les œuvres pacifiques de son immense administration (…) ».
De Mâcon à Bourg, la foule se presse au bord de la route. Selon la consigne, les maires et leurs conseils attendent le cortège en limite de leurs communes, même si aucun arrêt n’est prévu. Le trajet est en effet parcouru à un trot soutenu car l’arrivée est signalée à 16 heures à Bourg, soit trois heures pour les 35 kilomètres.

LE PASSAGE À BOURG

Un authentique procès-verbal

Le passage de Napoléon a été consigné dans le registre des délibérations du Conseil municipal de Bourg. Il est retranscrit ici, intégralement [2].
« Le dix-neuf germinal an treize, soit le neuf avril mille huit cent cinq, à quatre heures du soir, Leurs Majestés, annoncées depuis le 7 ventôse précédent mois [26 février], arrivent à Bourg, venant de Mâcon. À l’entrée du faux-bourg et sur la limite de la commune de Bourg, Leurs Majestés firent arrêter leur voiture et furent reçues par MM. les magistrats de la ville de Bourg, tous en grand costume, précédés de la société nombreuse des amateurs de musique en uniforme, au milieu d’une haie formée par 150 militaires de tous grades, pensionnaires du gouvernement, et par un détachement de la Garde nationale sédentaire.
Une garde d’honneur, à cheval, composée de vingt-cinq jeunes gens de la ville, ayant pour uniforme, habit bleu avec l’aiguillette blanche sur l’épaule gauche, parement et collet couleur biche, pantalon de même, boutons blancs aux armes de l’Empire, panache blanc et cocarde tricolore au chapeau, bottes à l’écuyère, commandés par Messieurs Monnier, capitaine, et Durand lieutenant, ex-officier de cavalerie, se porta à une demi-lieue en avant sur la route de Leurs Majestés et se divisa, partie pour précéder le cortège et partie pour l’escorter.
La voiture de Leurs Majestés s’étant arrêtée à l’entrée du faux-bourg, M. le Maire présenta les clefs de la ville à Sa Majesté l’Empereur, le complimenta et s’adressa ensuite à Sa Majesté l’Impératrice qui était dans la même voiture, et la complimenta pareillement.
Leurs Majestés, après avoir accueilli avec bonté et affabilité les hommages rendus par la ville de Bourg, continuèrent leur marche au son des cloches et au bruit de l’artillerie placée sur le Bastion et servie par une compagnie de canonniers volontaires en uniforme.
Les colonnes triomphales, surmontées de l’aigle impériale, (…) étaient placées à l’entrée de la ville et simulaient un arc de triomphe par où passèrent Leurs Majestés qui, suivies de la presque totalité des habitants et d’une foule d’étrangers accourus des villes et villages circonvoisins, traversèrent la ville et se rendirent à l’Hôtel de Préfecture, érigé en palais impérial, qui avait été meublé et décoré au moyen des effets les plus précieux des habitants aisés qui s’étaient empressés à les offrir. Les cris répétés de ʺVive l’Empereur, vive l’Impératriceʺ se firent entendre pendant tout ce trajet.

Peu après son arrivée, Napoléon 1er monte à cheval.

Sa Majesté l’Empereur, un instant après son arrivée, demanda à voir le plan de la ville et, après l’avoir examiné un quart d’heure, monta à cheval. Précédé, escorté et suivi seulement de la garde d’honneur, il parcourut la ville et ses dehors, s’arrêta à l’église de Brou pour la visiter ; de là, se rendit au collège où il interrogea, dans le plus grand détail, le directeur et plusieurs élèves. Satisfait de tous, il fit donner sur le champ aux maîtres du pensionnat une somme de 1 200 francs et gratifia d’une pension annuelle et viagère de 600 francs le directeur, M. Creuzet.
Au retour de sa promenade, Sa Majesté donna l’ordre qu’immédiatement après son dîner, il recevrait le Conseil de préfecture, les membres du Conseil général du département, les magistrats de la ville avec le Conseil municipal, les commissions administratives des hospices ; ce qui eut lieu dans l’ordre précité.
M. le Maire, dans cette audience, présenta les demandes du conseil municipal, tendant à obtenir : 1er le remboursement d’une somme de douze mille francs due par le gouvernement en vertu d’une loi de l’an 7 ; 2° la gratification d’une somme de vingt-quatre mille francs pour encourager un genre d’industrie, tel qu’une fabrique de basin [étoffe damassée] et filature de coton, projetée par un habitant de cette ville ; 3° que le gouvernement fût désormais chargé de la fourniture des effets de casernement, pour la caserne commencée à Brou, lesquels avaient été mis en l’an 10, à la charge de la ville, par le ministre de la Guerre.
Sa Majesté, après s’être entretenue longtemps des différents établissements publics de cette ville, se loua beaucoup de la manière dont ils étaient dirigés et dit qu’il voyait bien que les administrateurs avaient toujours mis beaucoup d’ordre et d’économie dans leur administration et que nous étions assez heureux pour avoir peu de besoins.
Sur ce, M. le Maire lui représenta que si Sa Majesté daignait encourager l’établissement de la manufacture projetée, en accordant le remboursement des douze mille francs, et douze autres mille francs en sus, qu’en sollicitant sa munificence, la ville obtiendrait un grand soulagement pour la classe indigente en lui fournissant des moyens d’occupation. Sa Majesté répondit : « en ce cas, accordé [3]" et remit la pétition au ministre de l’Intérieur.
Après cette audience qui eut lieu en présence de Sa Majesté l’Impératrice, l’Empereur se retira dans son appartement et Sa Majesté l’Impératrice passa dans le sien, où elle admit à l’honneur de lui être présentées plusieurs dames de la ville.
Le soir, le son des cloches et le bruit de l’artillerie annoncèrent une illumination générale qui eut lieu.
Le lendemain, à cinq heures du matin, Sa Majesté l’Empereur admit à son audience les membres des corps électoraux, les tribunaux criminels et civils, le clergé et autres fonctionnaires publics, tels que la direction de la régie du domaine, celle de l’enregistrement, des droits réunis, le receveur général du département, le payeur, etc.
Sa Majesté l’Impératrice, au sortir de ses appartements, accueillit avec bonté mesdames Dubost et Decourcelles qui étaient venues solliciter sa bienfaisance pour les pauvres. Au moment même, l’Empereur parut et leur fit compter sur le champ cinq mille francs ; une somme de trois mille francs fut comptée pour l’hospice d’humanité dit hôpital, et pareille somme à M. le curé de Bourg, pour aumônes secrètes.
À huit heures du matin, Leurs Majestés montèrent en voiture et partirent, emportant les regrets des habitants qui se pressaient autour du cortège pour jouir encore de la présence de leurs augustes souverains.
Deux colonnes triomphales, semblables à celles placées à l’entrée de la ville, en décoraient la sortie, près de l’église de Brou, où les magistrats, accompagnés comme la veille, étaient à l’avance, ainsi que le prescrit le cérémonial. Ils furent salués de Leurs Majestés avec une bienveillance distinguée.
De tout quoi le présent [procès-verbal] a été dressé en l’Hôtel-de-Ville le vingt-neuf germinal an treize [29 avril], en présence des membres du conseil municipal assemblés en vertu d’autorisation du préfet de l’Ain, en date dudit jour, qui ont signé, ainsi que le maire, les adjoints, le commissaire de police et le secrétaire en chef. »
Il est à noter que ce compte rendu a été supervisé et signé par le commissaire de police ; l’Empire exerçant un contrôle pointilleux sur la liberté d’expression. Les moyens d’occupation pour la classe indigente sont une aide à la création d’une filature qui s’implante peu après. Ce sujet est développé en complément, à la suite de cette chronique.

Arrivée de Napoléon à Milan. Joséphine est-elle dans le carrosse qui a conduit le couple impérial ?
En 1805, Napoléon n’est roi que de l’Italie cisalpine (en rouge).

Des anecdotes

Ce compte rendu n’évoque pas quelques menus faits survenus. Entre l’église de Brou et le collège, l’Empereur a croisé deux militaires en retraite et les a interpellés : « Que faites-vous là ? Êtes-vous mariés ?... Mariez-vous, faites des enfants pour la patrie ! » Cet ordre révèle une obsession de l’Empereur qui sera développée, à l’aide d’exemples, dans une prochaine chronique.

Un incident s’est produit au cours de la réception du soir, avec un membre du Conseil général. Questionné sur l’insalubrité de la Dombes, le docteur et botaniste, Jean-Marie Vaulpré, s’est plaint que « la conscription enlève plus de bras à l’agriculture que la fièvre ». L’Empereur lui répond sèchement : « Préféreriez-vous, Monsieur, que les Autrichiens vinssent faire vos moissons ? ».
Un peu plus tard, l’Empereur souhaite reprendre la conversation mais on avait conseillé au contradicteur de s’éclipser. Dans ses Anecdotes de la Bresse, Lalande évoque très brièvement le passage de Napoléon 1er mais rapporte que le docteur Vaulpré aurait salué l’Empereur d’un Monsieur.

Après son départ de Brou, l’Empereur congédie la garde d’honneur au hameau de La Chapelle alors que les cavaliers espéraient aller jusqu’à Pont-d’Ain. Ils se dirigent alors sur Chiloup, près de Saint-Martin-du-Mont, où ils font bombance.
Quant à Leurs Majestés, elles franchissent le Suran à Pont-d’Ain et poursuivent leur route par la rive droite de l’Ain. Elles s’arrêtent un instant pour déjeuner sur l’herbe et arrivent à Lyon à trois heures de l’après-midi, en ayant parcouru les quelque 80 kilomètres en sept heures. Là encore, le rythme a été soutenu et les élus locaux présents en limite de leurs communes.
Beaucoup de personnes accompagnent Leurs Majestés. Leur suite est composée de 33 collaborateurs ou collaboratrices pour l’Empereur et l’Impératrice, et 118 personnels de service. Leurs Majestés séjournent une semaine à Lyon et elles assistent à la messe solennelle pour Pâques. Il est à noter que le calendrier républicain sera abandonné au 31 décembre 1805 [4].

Napoléon 1er se couronne lui-même Roi d’Italie. Imagerie populaire.

Rouvrir et sauvegarder Brou

Les habitants de Bourg ont remis une pétition à l’Empereur : « Vous avez rouvert les temples et relevé les autels. L’église de Brou, l’un des plus beaux monuments de France, que tous les étrangers viennent admirer, est cependant encore fermée, quelque nécessaire qu’elle soit à une grande quantité de hameaux, dont plusieurs très éloignés de la mère-église à laquelle ils ne peuvent se rendre en hiver et où l’administration des sacrements est très difficile, tandis que l’église de Brou située à l’extrémité du plus long faux-bourg de Bourg tient presque le milieu.
Les habitants de ce quartier, qui sont en grande partie des ouvriers et manœuvres et dont le local n’offre aucune ressource eussent déjà supplié les autorités constituées de leur accorder un desservant qu’ils auraient entretenu à leurs frais s’ils eussent été plus fortunés.
Ce considéré, Sire, il plaise à Votre Majesté faire rouvrir l’église de Brou et la faire rétablir en succursale d’État. C’est le moyen de la conserver dans toute sa splendeur sans quoi, malgré les précautions prises pour sa conservation, n’étant pas habitée, elle dépérira.
Les habitants du département et même les étrangers ne cesseront d’offrir au ciel des vœux pour la conservation de Sa Majesté impériale, protectrice d’un si bel édifice qui, par ce moyen, parviendra aux générations futures.
 »
Une copie de cette lettre est envoyée au cardinal Fesch, archevêque de Lyon [5].

En forêt de Seillon

Sous l’Ancien Régime, la forêt de Seillon fournissait des chênes aux chantiers maritimes de Toulon, en application d’une directive de Colbert. Les fûts étaient d’abord acheminés par des bœufs jusqu’à Pont-d’Ain puis confiés aux voies d’eau. Rêvant de débarquer en Angleterre, Napoléon 1er a augmenté les prélèvements mais la terrible défaite de Trafalgar a brisé ses rêves. Des forestiers ont affirmé que les derniers Savoyards ont alors été abattus ; ces Savoyards étant des chênes datant de l’époque savoyarde de Bresse, d’avant 1601, de plus de deux siècles.
La forêt de Seillon dépeuplée exigeait un vaste programme de reboisement que conduisit l’inspecteur Antoine Alexis Le Duc, avec 50 107 plants d’espèces diverses : 15 150 chênes, 18 800 peupliers d’Italie, 13 110 platanes, 1 400 peupliers du Canada et 647 frênes [6].
Pour marquer leur reconnaissance envers l’Empereur, les agents forestiers élèvent, en 1810, un monument commémorant le mariage de l’Empereur Napoléon et de l’Archiduchesse Marie-Louise d’Autriche. Haut de 2,80 mètres, le monument est surmonté d’un aigle aux ailes déployées. Un procès-verbal est dressé le 25 avril 1810. Lorsque le Roi de Rome naît en mars 1811, un nouveau bosquet est aménagé autour d’une autre colonne.

L’aigle déployait ses ailes au somment d’un monument élevé en l’honneur du mariage de Napoléon 1er en avril 1810.
Bien des arbres des forêts françaises ont sombré en mer lors des défaites d’Aboukir (août 1798) et Trafalgar (octobre 1805).
De leur alliance va renaître à jamais le bonheur de la France, sont les mots qui terminent l’inscription sur le phylactère.

Épilogue

Napoléon est proche de son apogée de 1812. Empereur des Français, Roi d’Italie, il se veut Souverain d’Europe, voire même Charlemagne. Toutefois, l’Angleterre a repris les hostilités, les coalitions se succèdent et se renforcent, depuis plusieurs années. Les peuples d’Europe, victimes de la maraude des soldats, ne veulent pas de Napoléon qui va connaître un désastre en Russie. La victoire, en trompe l’œil, de la Moskova en septembre 1812 préfigure la défaite de Leipzig, « la bataille des Nations », d’octobre 1813. À vouloir « unifier l’Europe par la force au profit de la France », Napoléon s’est épuisé et le revers est sévère. Avant et après Waterloo, la France connaît deux occupations.
La Bresse subit l’occupation autrichienne de janvier à juin 1814 et de juillet à décembre 1815, avec des militaires logés chez l’habitant. Le retour des Bourbons sur le trône de France s’est accompagné d’une invitation à détruire les symboles napoléoniens et, en forêt de Seillon, les deux monuments ont été détruits. La stèle rappelant le reboisement a été sauvegardée mais, aujourd’hui, les arbres se resserrent à ses côtés et les inscriptions s’effacent.

Caricature pour l’acte final du rêve de Napoléon 1er symbolisé, en bas et à droite, par le masque de Charlemagne.
Ce qu’il reste aujourd’hui d’un monument haut de 2,80 mètres.

Chronique, rédigée et illustrée par Rémi Riche, avec la collaboration de Gyliane Millet.
En complément, écoutez notre "Chronique du passé" sur le site de Radio-B www.radio-b.fr.

Le voyage en Italie, en 1805, de Napoléon 1er est peu documenté. La Maison du Patrimoine de Troyes lui a consacré une exposition en 2014. Par contre, les invasions autrichiennes de 1814 et 1815, sont beaucoup plus documentées.

Sources

Archives municipales de Bourg-en-Bresse. 1D7. 5J30. 1M13.
Archives départementales de l’Ain. 2J56 et 2J81.
Bibliothèque des Archives départementales de l’Ain :
Personnages notables du département de l’Ain – Galerie militaire de l’Ain (1874) & Galerie civile de l’Ain (1882), par C-J Dufaÿ.
La caricature contre Napoléon, par Catherine Clerc. 1985.
1805, autour de la visite de Napoléon 1er à Troyes. Maison du Patrimoine. 2014.
Médiathèque É & R Vailland :
Le passage de la Reyssouze par Napoléon, par Philibert Le Duc. 1846.
Autres ouvrages :
L’Europe, histoire de ses peuples, par Jean-Baptiste Duroselle. Perrin. 1990.
Dictionnaire encyclopédique d’histoire, par Michel Mourre. Bordas. 1986.

COMPLÉMENT

La filature de coton

Le maire de Bourg a donc obtenu, de l’Empereur, la promesse d’une aide de 12 000 francs pour la création d’une filature de coton. Réuni dès le 30 avril 18055, le Conseil municipal confie la manufacture à M. Alexandre Lejouhan de Noblens. Les mécanismes fournis seront installés dans une aile des Bâtiments Sainte-Marie, ancien monastère et bien national non vendu, qui est mis à disposition, à titre gratuit, pendant six ans. M. Lejouhan devra former trente élèves chaque année.
Les mécanismes sont reçus et l’inventaire en est fait le 1er avril 1807, pour une valeur de 21 697 francs. Comme la subvention promise n’a pas été versée, la concession est portée de 6 à 21 ans en mai 1807.
Au cours d’une enquête générale de 1811, la filature indique qu’elle emploie de 50 à 100 ouvriers, en fonction de l’importance des commandes. Elle est endommagée lors des deux occupations autrichiennes des années 1814 et 1815 [7].

Une filature industrielle de coton, plus vaste que la fabrique de Bourg.

L’activité se maintient et, en 1818, Alexandre Lejouhan souhaite augmenter sa production par l’application d’une pompe à feu à sa filature de coton et par de nouveaux procédés économiques. Cette pompe à feu est une machine à vapeur et des conseillers municipaux s’inquiètent de la suppression des emplois qu’elle entraînera par l’automatisation de certaines tâches. M. Lejouhan justifie son choix : au point où en sont les affaires manufacturières, il n’y a plus de marge pour se soutenir [maintenir] lorsque l’on travaille plus chèrement que les autres établissements du même genre. (…) Si je réduis 8 ou 10 ouvriers à la filature, les autres parties m’en nécessiteront 20 ou 30 de plus.
La machine à vapeur est installée en 1820. Elle est sans doute la toute première de la ville car il est admis que la ʺrévolution industrielleʺ débute en France en 1815, après les guerres napoléoniennes. La concurrence est rude face aux entreprises lyonnaises et, cinq ans plus tard, M. Lejouhan préfère cesser son activité à l’été 1825. Il cèderait volontiers sa filature à un prix avantageux à un éventuel repreneur.
Le Journal de l’Ain écrit alors, le 14 juillet 1825 : Un homme de bien avait conçu le généreux projet (…) ; les événements ont trahi ses espérances, et après vingt années d’épreuves et de sacrifices, convaincu de l’impossibilité d’enraciner l’esprit de spéculation dans un pays qui manque de capitaux, ou dont les capitaux sont attirés dans le tourbillon d’affaires de la première ville de commerce du royaume, il s’est vu forcé d’arrêter son entreprise [8].
Ce constat est une oraison funèbre car la filature ne reprendra pas son activité. La ville a besoin de l’ensemble des bâtiments de l’ancien couvent pour y installer un régiment en garnison qu’elle appelle de ses vœux. Un régiment de cavalerie serait bénéfique à l’économie de la ville et des alentours.

[1Né à Turin en 1758, il est appelé en 1800 dans l’administration du Consulat et arrive à Bourg le 2 mars 1805. Il a retiré la particule de de son nom.

[2Compte tenu de sa longueur, l’italique n’est pas utilisé ici

[3Mots soulignés dans le registre.

[4Non utilisé dans cette chroniques.

[5Archives départementales de l’Ain. 2J56.

[6Données inscrites sur le projet du monument.

[7L’importance des dégâts n’a pas encore été recherchée dans les archives municipales.

[8Archives municipales de Bourg. 5J30.

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