Les écoles de hameau en Bresse et Revermont, les premières créations
Les lois scolaires de la Troisième République ont fortement marqué la mémoire collective du pays et elles ont favorisé la création d’écoles mixtes jusque dans les hameaux. De telles écoles ont été ouvertes avant, comme l’indiquent les quelques exemples en Bresse, Revermont et dans des villages voisins. Leur création permet d’évoquer les mentalités villageoises de la seconde moitié du XIXe siècle.
D’un régime politique à un autre
La Révolution a posé les principes d’une « instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables à tous les hommes » sans les appliquer mais le thème imprègne la société. Progressivement, de modestes écoles sont créées au chef-lieu des villages, mais les enfants les plus éloignés ne peuvent les fréquenter à cause de la difficulté des déplacements. Alors naît l’idée de rapprocher l’école de ces élèves. Cette initiative n’appartient pas à la Troisième République - qui la reprendra - mais au Second Empire, et plus spécialement à Victor Duruy (1811-1894), ministre de l’Instruction publique de Napoléon III de 1863 à 1869.
Sa loi du 10 avril 1867 est le premier texte législatif à évoquer les Écoles de hameau. Le préfet de l’Ain diffuse l’information aux maires le 20 mai 1867 en rappelant que la création de ces écoles peut être à l’initiative des communes ou de l’administration.
Celle-ci applique cette disposition pour transformer en écoles publiques des établissements déjà existants dans certains hameaux, souvent d’anciennes paroisses qui ont continué à vivre avec le fort sentiment d’appartenir à une communauté authentique. Pour que leurs enfants aient les bases de l’instruction, les habitants se sont regroupés pour créer "leur" maison d’école [1], avec salle de classe et logement de l’instituteur ou de l’institutrice.
Gravelle, à Saint-Martin-du-Mont, en pionnière
À l’école, on apprend que toute règle a ses exceptions. Cela se vérifie aussi pour les lois scolaires car une première école de hameau a été construite, en 1837, à Gravelle(s), hameau de Saint-Martin-du-Mont (canton de Pont-d’Ain). En l’absence de pétition écrite dans le dossier conservé aux Archives départementales de L’Ain, il semblerait que la requête ait été exprimée lors du Conseil municipal, du 26 avril 1835, réuni « en vertu de l’autorisation de M. le préfet en date du 23, au sujet des demandes du hameau de Gravelle dont les habitants de ce village seront représentés au Conseil par les plus imposés, pour prendre part à la délibération ».
« Comme la construction du bâtiment de l’école, la réparation des fontaines se feront, en partie, au moyen du transport et des journées gratuits », le Conseil accepte la demande et la transmet à l’administration. Pour cela, sur les recettes affectées à leur section, les habitants du hameau ont demandé « d’autoriser le doublement de la taxe d’affouage et de mettre une taxe sur les bestiaux qui usent des parcours communaux jusqu’au solde des dépenses projetées, soit la maison d’école, les réparations des fontaines et le nouvel aménagement des bois de Gravelle ».
Le dossier est rapidement instruit. Les travaux commencent dès 1835 et ils sont terminés en 1837, « sous la surveillance d’une commission de 4 membres, pris parmi les habitants du hameau ». Le Conseil municipal du 20 décembre 1840 accepte le surcoût, présenté par l’architecte Morellet, car « les constructions faites, en plus du devis primitif, étaient d’une utilité indispensable pour donner, à cette maison d’école, toute l’aisance que l’on doit rechercher dans ce genre d’établissement, que cette construction a été faite avec soin et avec la plus stricte économie, grâce à la bonne volonté des habitants de Gravelle qui ont fait tous les transports ».
Peu après, « par suite de l’ouragan qui a eu lieu dans la nuit du 27 au 28 novembre dernier, la maison d’école de Gravelle a été en partie découverte. MM. les officiers municipaux de cette section ont fait procéder de suite, le 29 et le 30, au rétablissement de la toiture ». Ensuite, le 27 juillet 1843, le préfet écrit au maire : « conformément au vote émis par le Conseil municipal, le 4 de ce mois, je vous autorise à faire rembourser à l’instituteur communal de la section de Gravelles, une somme de 200 francs dont il a fait l’avance pour l’ameublement de la salle d’école de cette localité [2] ».
Les Rippes à Certines
La Communauté des Rippes, telle qu’elle se définit dans un mémoire imprimé de 1862, a été rattachée aux paroisses de Montagnat puis de Tossiat dans les temps anciens. Dans l’organisation administrative née de la Révolution, elle est devenue une section de Certines, avec 82 maisons et 320 habitants. Bénéficiant de coupes de bois, elle revendique des équipements mais, le 12 septembre 1859, l’administration préfectorale répond ne voir « aucune utilité à construire, pour le hameau des Rippes, une chapelle et une maison d’école [3] ».
Les habitants ne s’arrêtent pas à cette décision et engagent, à leur frais, l’édification d’une école. Le cahier des charges est établi et les travaux, adjugés les 27 mai 1863, sont terminés le 16 septembre 1864. Une institutrice brevetée est engagée pour accueillir garçons et filles.
La genèse de cette école est antérieure à la loi de 1867. Une lettre du Conseil départemental, du 8 septembre [1867], au préfet, note : « il importe d’autoriser la création de cette école de hameau afin de nommer en titre l’institutrice actuelle pour l’obliger à recevoir gratuitement tous les élèves hors d’état de payer. (…) Il aurait été préférable que la commune de Certines, au lieu d’avoir deux écoles mixtes, eût une école spéciale pour chaque sexe, mais la division qui existe entre les habitants du hameau des Rippes et ceux du village de Certines et la distance de 3 km qui sépare les deux maisons d’école ne permettent pas d’arriver à cette solution ». Le but de l’administration est de "légaliser" celle du hameau des Rippes.
Le Conseil municipal de Certines souhaite que l’école reste "libre" mais le ministère lui confère le statut d’école communale le 31 octobre 1868. Le hameau des Rippes préférerait, lui aussi, lui conserver son caractère d’école libre et adresse une pétition au préfet, le 10 novembre 1868 : « nous ne voyons ici qu’un moyen d’augmenter les charges communales et d’imposer de bien plus lourds sacrifices à des habitants qui ont grand-peine à vivre dans les années mauvaises, tandis que le hameau est à même d’entretenir son école et d’en faire les frais ». Cette requête reste sans résultat car, comme le confirme un courrier de l’Inspection académique de l’Ain du 16 décembre 1868, « la loi interdit absolument, dans les écoles privées, la réunion des enfants des deux sexes ».
Le hameau subit d’autres revers car l’évêché, dans un courrier du 14 août 1869, lui refuse « un édifice consacré au culte religieux [qui] n’aurait pour résultat qu’une division plus profonde entre ce hameau et le chef-lieu paroissial (…). Il est donc dans l’intérêt de la bonne harmonie que la chapelle ne soit pas construite ». En outre, le Sénat s’est également opposé à son érection en commune le 6 décembre 1867 [4].
À Cuet, commune de Montrevel-en-Bresse
Cuet était une paroisse sous l’Ancien Régime et Montrevel [5] n’avait alors qu’une chapelle vicariale. Sous la Révolution, Montrevel reste érigé en commune et "absorbe" Cuet le 31 octobre 1794. Autour de l’église de Cuet, ʺl’esprit de communautéʺ reste fort vivace et ce hameau, « déjà séparé au spirituel », demande, sans résultat, à être une commune au printemps de 1832 [6]. Il crée néanmoins une école libre vers 1842-1843.
Selon la loi Guizot du 28 juin 1833 sur l’instruction primaire qui impose notamment l’obligation d’un certificat de capacité pour enseigner, le Conseil d’arrondissement de Bourg écrit au maire de Montrevel, le 5 juin 1846, : « Je suis informé, de nouveau que le sieur Bochard, non pourvu d’un brevet de capacité, ni d’une autorisation provisoire, tient, au hameau de Cuet, une école privée, fréquentée par 40 élèves, et qu’il y existe aussi une école de filles tenue par une personne dont la position est également irrégulière [7] ».
Dans un premier temps, il est demandé au maire de procéder à la fermeture de ces deux écoles libres puis l’administration devient tolérante après l’adoption de la loi Falloux (15 mars 1850) qui accorde plus de place à l’enseignement confessionnel. Par contre, sous le ministère de Victor Duruy, la préfecture de l’Ain intervient, dès l’année 1866, pour que Cuet ait une école communale. Ensuite, par la loi du 10 avril 1867 et l’avis préfectoral du 13 février 1868, l’école est transformée en école publique mixte.
En réponse, le Conseil municipal de Montrevel-en-Bresse décide, le 5 avril 1868, de continuer à accorder une subvention de 60 francs à l’institutrice (à titre d’indemnité de logement), d’envoyer, aux frais de la commune, tous les indigents en âge de fréquenter l’école, de compléter la salle de classe par quelques tables. Enfin, « le Conseil regrette de ne pouvoir faire de plus grands sacrifices pour cette école ».
La préfecture reste ferme, en fixant le traitement à 400 francs, et décide, le 21 avril 1868, de titulariser Marie Clarisse Dujoux (native de Chézery dans l’Ain), car « cette jeune personne, quoique non brevetée, est suffisamment capable pour tenir l’école mixte de Cuet qu’elle dirige déjà avec succès et sans aucun titre depuis près de deux ans ».
Quelques années plus tard, le 5 mai 1878, le Conseil municipal de Montrevel souhaite l’édification de deux écoles à Cuet. Il n’est pas rancunier car le hameau avait engagé une nouvelle procédure pour être érigé en commune. Après une forte mobilisation contraire des habitants de Montrevel lors de l’enquête préliminaire en juin 1873, le Conseil général de l’Ain refuse la demande le 21 octobre 1874, car « la séparation serait très fâcheuse pour la commune de Montrevel et la section de Cuet n’en retirerait aucun avantage sérieux. (…) Que les habitants de Cuet renoncent donc à vouloir changer l’état actuel des choses ; les griefs qu’ils invoquent ne sont pas fondés » ; une délibération validée par le ministère de l’Intérieur [8].
Il est à noter que Cuet est le lieu de naissance (12 juillet 1803) du futur Saint-Pierre Chanel, premier martyr de l’Océanie, en 1841. Avant de partir, il a salué l’abbé Denis Joseph Terrier (Péronnas 1794 - Saint-Nizier-le-Bouchoux 1876), fondateur d’une école presbytérale à Cuet dans les années 1830 [9].
Deux écoles à Treffort, Montmerle et Lucinge
- Une pétition dans son contexte communal :
La commune de Treffort est située autant dans le Revermont qu’en Bresse. Son hameau de Montmerle est situé au-delà de la montagne de Grillerin et il est doté d’une chapelle et d’un cimetière. Il a aussi organisé « une compagnie de pompiers au nombre de trente-six. Il est honteux de le dire, dix à peine peuvent signer. Comme le gouvernement prend un grand intérêt à ce que l’instruction se propage, les habitants espèrent que Monsieur le Préfet voudra bien prendre en considération les observations bien fondées en les autorisant d’établir un instituteur qui serait de la plus grande utilité et le plus grand avantage pour les pères de famille et les enfants qui souffrent de ce manquement. Les habitants feront tous les sacrifices pour l’instituteur qui voudra bien communiquer l’instruction aux élèves qui pourront être au nombre de cinquante à soixante [10] ».
Le rédacteur de cette lettre au préfet, du 1er octobre 1860, M. Borron, signale, en préambule, les difficultés qu’ont les enfants à fréquenter l’école communale, « distante d’environ huit kilomètres (...) surtout l’hyver et les jours de pluie ». Cette situation explique que « la plus grande partie des habitants savent à peine signer leur nom ». Cette adresse est accompagnée de 29 signatures (outre le rédacteur) et de 18 croix de ceux qui ne savent pas signer et d’une liste de 34 garçons et de 22 filles [11].
Le Conseil municipal de Treffort s’empare tardivement de cette question pour ne pas s’exposer « à un précédent regrettable puisque d’autres hameaux de la commune aussi éloignés du chef-lieu, aussi populeux et n’ayant pas d’aussi bons chemins auraient droit de faire la même demande (...) d’où il naîtrait une rivalité fâcheuse. (...) Les enfants de Montmerle des deux sexes, au nombre de trente environ, sont obligés d’assister au catéchisme, aux offices religieux qui ne peuvent avoir lieu qu’au chef-lieu de la commune, ce serait les détourner de ces institutions ». Le 11 février 1864, le Conseil municipal « dans sa sagesse, regrette de ne pouvoir faire à la demande des habitants de Montmerle ».
En outre, la commune, chef-lieu de canton, s’est donné d’autres priorités, comme la construction d’une nouvelle mairie car « Treffort, chef-lieu de canton, n’a ni salle de mairie, ni prétoire pour la justice de paix, ni logement pour l’instituteur ; il n’y a que l’ancienne salle d’école qui sert à toutes les réunions publiques, tirage au sort du conseil de révision, adjudications communales, etc, etc, aussi le mobilier de cette école est dans un piteux état ».
- L’école de Montmerle
En dehors de ces considérations, l’administration poursuit son action et l’Inspecteur primaire visite Montmerle en septembre 1864. Le hameau, seulement distant de 4 km du chef-lieu, compte alors « 63 ménages et 247 habitants [qui] pourrait fournir à l’école, pendant une grande partie de l’année, 45 élèves payants et 10 gratuits en y comprenant les enfants assistés ». Il termine son rapport en écrivant « qu’il y a lieu d’appuyer, auprès du Conseil départemental, la demande des habitants de Montmerle ». Le dossier suit son cours et, en janvier 1865, une école est créée administrativement à Montmerle et elle devra être installée pour le 1er octobre dans un local provisoire. Pour cela, la commune reçoit un "secours" (une subvention) de 300 francs.
Dans la maison louée, l’inspecteur primaire constate, le 30 juillet 1866 : « la salle de classe est basse, mal éclairée et humide. Le sol dallé est plein de danger pour la santé des enfants, dont le séjour à l’école est de 6 heures chaque jour et qui arrivent souvent les pieds mouillés et mal chaussés. Il n’y a pas de place pour l’estrade de l’institutrice et il est impossible d’y établir une cloison pour séparer les deux sexes. Les tables sont tellement serrées les unes contre les autres que l’institutrice ne peut se rapprocher des élèves pour surveiller et diriger leur travail. Il faut souvent, même en hiver et en temps de pluie, tenir la fenêtre et la porte ouvertes pour avoir de l’air et du jour. (...) Ces inconvénients sont intolérables pendant la durée du cours d’adultes, fréquenté assidûment tous les soirs par 34 personnes. Le dévouement de l’institutrice est néanmoins resté, jusqu’à ce jour, au-dessus de tout éloge mais les forces de cette digne maîtresse sont à bout ».
Même ayant reconnu « la nécessité de mieux installer l’école de Montmerle », le Conseil municipal du 12 août 1866 maintient sa position de « donner d’abord satisfaction aux besoins de Treffort lui-même et des hameaux de la Bresse ». Un avant-projet est néanmoins dressé par l’architecte Darme (de Bourg-en-Bresse) et, comme Montmerle « a une certaine importance comme population et centre industriel car on y exploite des carrières de pierre de taille », le préfet demande au ministère qu’une « subvention de 5 à 6 000 francs » lui soit accordée.
Après l’acceptation du devis le 9 mai 1867, le Conseil municipal acquiert le terrain et le ministère confirme la subvention obtenue en octobre Les travaux sont adjugés et le bâtiment s’achève en octobre 1868 [12]. La justification du "clocher" ne figure pas dans les dossiers des Archives départementales. Sur la façade, une plaque de marbre a été ajoutée en 1935 pour rappeler le don de « M. René Gérard, professeur honoraire ».
- L’école de Lucinge
Lors des débats pour l’école de Montmerle, des dissensions sont apparues entre le maire M. Chanel et son Conseil municipal. Son successeur, Jean-Baptiste Jacquet, nommé par un décret du 14 janvier 1970, reprend les dossiers en cours, dont la construction d’une « maison d’école dans la partie située en Bresse ». Le dossier est mené conjointement avec celui de la mairie et les divers plans, de l’architecte Darme, ont été approuvés lors de deux réunion du Conseil municipal, à l’automne 1869.
Le 12 février 1870, « en présence des plus imposés », les constructions sont confirmées et le nouveau maire entreprend les démarches du financement, assuré par divers produits dont des coupes de bois. Au cours d’un entretien pour connaître les démarches à suivre, l’Inspecteur des forêts lui répond qu’il « emploierait tous les moyens possibles auprès de Monsieur le Conservateur pour que ces ventes n’aient pas lieu ». Le 18 avril 1870, il exprime alors son désarroi au préfet et le dossier reprend son cours jusqu’à l’adjudication des travaux le 15 mai 1870.
Les déboires ne sont pas terminés car l’architecte se retire en février 1872 et l’adjudication est annulé. Le projet est repris par l’architecte Abel Rochet et l’école mixte de Lucinge ouvre à la rentrée de 1873. Elle compte 67 élèves durant l’hiver et encore une quarantaine en 20 juin 1874. Sa création "spontanée" par la volonté de la commune, elle est approuvée par le ministère comme école publique mixte le 20 août 1874 et réceptionnée officiellement le 29 décembre 1874.
La réaction "épidermique" de l’Inspecteur des forêts s’explique peut-être par la loi du 28 juillet 1860 sur le Reboisement des terrains de montagne (R.T.M.) pour lutter contre le déboisement et prévenir les risques naturels en cas de fortes pluies. Cette loi a engendré la création de nombreuses Sociétés forestières scolaires dont une à l’école de Lucinge. Sensibilisés à ce problème, les élèves entretenaient une pépinière et proposaient des plants d’arbres au public à un prix avantageux.
L’école de Durlande, imposée à Saint-Étienne-du-Bois
En application de la loi du 10 avril 1867, le Conseil départemental de l’instruction, estimant qu’une école doit être créée aux hameaux des Mangettes, informe la commune de Saint-Étienne-du-Bois le 26 août 1867. Le Conseil municipal, réuni dès le 7 septembre 1867, considère « que le nombre d’enfants, garçons et filles, aptes à fréquenter l’école, c’est-à-dire âgés de 6 à 13 ans inclusivement, n’est que de 23 ; que, sur ce nombre, 13 qui ont de 9 à 13 ans sont obligés d’assister au catéchisme et, par conséquent, trouveront plus avantageux de fréquenter les écoles établies au bourg que de fréquenter celle qui serait établie au hameau. (...) Elle ne pourrait réunir tout au plus qu’une vingtaine d’enfants, filles et garçons, nombre qui ne paraît pas suffisant pour nécessiter l’établissement de l’école dont il s’agit ».
Cette opposition se manifeste ouvertement lorsque le maire se dérobe lors de la venue de l’Inspecteur primaire le 26 novembre 1867. Le lendemain, il s’excuse et ajoute que « ne serait-ce pas jeter un peu de désunion dans la commune d’établir une école secondaire dans un de ses hameaux et détruire à la longue la bonne harmonie qui existe entre les habitants ; cela commencerait pour les enfants et finirait par arriver ensuite au conseil municipal ».
L’inspecteur a néanmoins mené son enquête, parcouru les hameaux, dénombrer les élèves potentiels et calculer les distances. Dans son rapport du 3 janvier 1868, il conclut : « le hameau de Durlande, situé sur la route de Lyon à Strasbourg et presque au centre de la section, me paraît convenir à l’établissement de l’école. Il est à 2,7 km des Grandes Mangettes, à 1,5 km des Petites et à 1 km de Béchane. Il est vrai que le chemin venant des Mangettes n’est pas en bon état, mais les habitants, qui appellent de tous leurs vœux la création de l’école, promettent de le réparer et d’ouvrir un sentier le long des terres voisines de la route dans les parties peu praticables en temps de pluie ». Il avait constaté que la population scolaire de ces hameaux est de 48 enfants et, si on ajoute ceux que peuvent fournir Belvin et Tanvol, hameaux de Viriat très éloignés de leur chef-lieu, elle peut s’élever à 64. « Ainsi, en admettant que le catéchisme et le désir d’acquérir plus d’instruction attirent aux grandes écoles du bourg un tiers de ces enfants, il en restera toujours un nombre suffisant pour justifier l’ouverture de l’école en question ».
Et une décision ministérielle du 30 janvier 1869 crée administrativement l’école mixte de Durlande. Le Conseil municipal maintient son opposition mais l’Inspecteur d’académie juge que les prétextes « n’ont absolument rien de sérieux ». Le 23 février 1869, il écrit au préfet qu’il « n’y a pas lieu de s’arrêter à l’opposition systématique et contraire au développement de l’instruction. (...) Comme il n’est pas possible, en face du mauvais vouloir du Conseil municipal de Saint-Étienne, de construire à présent une maison pour l’école à établir, il faut chercher un local à loyer et, selon toute probabilité, nous en trouverons un à Durlande même, pour l’installation de la classe et de l’instituteur ».
L’Inspecteur primaire avait noté que « M. le Curé s’en est déclaré franchement l’adversaire : il croît qu’une école, ainsi isolée et échappant à sa surveillance, offrirait des dangers pour la moralité et l’éducation des enfants ». Après la nomination d’un instituteur, ce même curé, au prêche, invite les mères de famille à ne pas envoyer leurs filles sous le prétexte que cet enseignant n’avait que 18 ans. En réaction, le 14 décembre 1869, l’inspection académique envoie une lettre de protestation à l’évêque en précisant que « c’est un jeune homme de 23 ans, qui compte déjà trois années d’enseignement comme maître-adjoint et dont le caractère et les habitudes présentent toutes les garanties désirables ».
L’école mixte de Durlande ouvre à la rentrée de 1870 et compte 19 élèves de Saint-Étienne-du-bois et 24 de Viriat. Peu après, pour avoir été « gravement malade pendant les vacances, [l’instituteur M. Gerex] demande, pour des raisons hygiéniques, un poste dans un pays moins humide et où le logement serait plus convenable ». Le 28 octobre 1872, il lui est proposé un poste à Vancia, hameau de Miribel.
Au cours des douze premières années, l’école accueille une moyenne de 22 élèves de Saint-Étienne-du-Bois et 24 de Viriat [13].
Un legs pour l’école de Dingier à Salavre
À proximité de Coligny, Salavre est un village revermontois qui compte 647 habitants en 1876. Dingier, son principal hameau avec 109 habitants [14] est situé au sommet d’une colline, à quatre kilomètres du chef-lieu.
Cette situation est préjudiciable pour l’enseignement et une pétition est adressée au préfet, le 4 mai 1879. « Les enfants de Dingier, obligés de parcourir plusieurs fois par jour cette distance, ne peuvent se rendre à l’école du chef-lieu de la commune que quand ils atteignent l’âge de 7 ou 8 ans. Dans des temps de neige, comme l’hiver dernier, ils perdent bon nombre de jours de classe à cause du danger qu’il y a pour de jeunes enfants à braver la neige et le froid. Tout cela a pour conséquence, Monsieur le Préfet, de laisser la population de ce hameau privée des bienfaits de l’instruction et dépourvus des connaissances les plus élémentaires sans lesquelles il n’est pas possible de remplir dignement son devoir de citoyen. (…)
Les habitants soussignés se sont entendus entre eux et ont agité la question de savoir si la section de Dingier ne pouvait pas, comme beaucoup d’autres sections dont la situation a été améliorée sous ce rapport, obtenir, comme elles, la faveur de la création d’une école mixte permanente qui réunirait au minimum 30 élèves car, dès l’âge de quatre ans, les enfants pourraient [la] fréquenter. (…)
Pour réduire le plus possible la dépense et diminuer les charges de la commune et de l’État, pour l’établissement d’une maison d’école s’empresseront de souscrire, soit en argent, soit en nature, pour la construction dont il s’agit, dès qu’elle sera décidée ». Le hameau revendique 117 habitants et la pétition est signée par 2 conseillers municipaux et 47 habitants.
La requête est transmise au Conseil municipal qui décide, le 9 mai 1879, d’ajourner cette demande car la commune s’est engagée dans la construction d’une école de filles.
Peu après, Alexandre Bussillet, notaire à Coligny, annonce que Pierre Surand, propriétaire-cultivateur à Dingier, veuf décédé à l’âge de 77 ans le 18 septembre 1879, a légué l’essentiel de sa fortune à la commune de Salavre par son testament du 28 avril 1879, à la condition « d’employer une somme de deux mille francs à la construction d’un oratoire en pierre au hameau de Dingier ; cet oratoire [15] sera dédié à la Sainte-Vierge et fermera avec une porte en fer. Le surplus de la fortune sera employé à établir à Dingier un instituteur primaire qui sera chargé d’instruire les enfants du hameau. Je désire, sans en faire une condition, que la maison où est décédé mon frère Claude-Joseph, ainsi que les terrains attenants, soient employés au logement de l’instituteur [16] ».
Le 20 novembre 1879, le Conseil municipal de Salavre accepte ce legs, qui s’élève à environ vingt mille francs. Après une visite sur place où 13 garçons et 11 filles peuvent être scolarisés, les services académiques ont instruit la demande de Dingier et une décision ministérielle du 24 novembre 1879 crée administrativement l’école de Dingier.
Pour concrétiser cette décision, la commune engage les démarches utiles avec l’aide de l’architecte Abel Rochet pour déterminer les réparations à faire au bâtiment retenu. Les travaux, adjugés le 3 avril 1881, se révèlent plus coûteux que prévu et nourrissent un différend entre l’architecte et la commune qui demande l’expertise d’un architecte neutre. Ce dernier confirme les métrés de son collègue et Salavre doit payer les arriérés à l’architecte en avril 1884, les travaux ayant été réceptionnés définitivement depuis le 10 décembre 1883 [17].
S’estimant mal considéré par les conseils municipaux successifs de Salavre depuis 1817, le hameau de Dingier renouvelle, le 6 juin 1886, sa demande de mai 1855 pour son érection en commune. Après l’instruction du dossier, le ministère de l’Intérieur décide, le 25 octobre 1887, de ne pas donner une suite à cette requête [18].
Sur d’autres communes
Les informations publiées ici proviennent exclusivement des dossiers conservés aux Archives départementales de l’Ain, sans rechercher d’autres éléments dans les archives communales, une démarche que peut entreprendre tout historien ʺlocalʺ. Par la consultation d’autres dossiers, divers motifs ont été avancés pour solliciter une école de hameau, en application de la loi du 10 avril 1867.
Le 29 juillet 1869, les habitants des hameaux des Greffets et de Crépignat de la commune Viriat (canton de Bourg) évoquent « l’éloignement de plusieurs kilomètres de la maison d’école actuelle et l’impossibilité pour les bergers d’assister à cette école pendant les quelques heures de libre dans la journée, entre la rentrée des troupeaux à l’étable et le départ pour le pâturage ». Ils proposent la nomination d’un instituteur, « un jeune homme de notre hameau, âgé de 20 ans. Nous savons qu’il est instruit, irréprochable (…) nous savons aussi que ce jeune homme, ayant perdu l’usage de ses jambes par une maladie arrivée dans son enfance, ne peut pas gagner sa vie autrement qu’en faisant la classe ».
Au hameau de Boyeux qui compte 278 habitants sur la commune de Boyeux-Saint-Jérôme (canton de Poncin), en raison de l’éloignement avec le chef-lieu et des difficultés de communication en hiver, « les habitants ont fait construire, à leurs frais et sans aucune subvention de l’État, une maison d’école qui est très bien disposée sous tous les rapports et qui a coûté environ 20 000 francs. Ils ont appelé un instituteur âgé qui exerce comme libre et on compte déjà plus de 50 élèves dans son école. Les efforts considérables qu’a fait le hameau pour développer l’instruction méritent d’être appréciés et encouragés par l’autorisation de transformer son école libre en école publique, transformation vivement désirée surtout dans le but de donner au maître qui la dirige le titre d’instituteur public ». Ainsi s’exprime le Conseil départemental dans son rapport au ministère, le 16 mai 1870. Sur la même commune, le même Conseil départemental approuve, le 7 mars 1872, l’établissement d’une école au hameau de Châtillon-de-Cornelle. Le projet a été lancé le 10 mai 1863, par l’achat d’une maison par quatre habitants.
À Attignat (canton de Bourg), le ministère a créé administrativement l’école mixte du hameau le 27 juillet 1878. Le Conseil municipal avait apporté son approbation dès le 23 juin 1878. Un an plus tard, le 8 mai 1879, « le Conseil municipal et les habitants de Crangeat présents comme plus imposés, pensant qu’il vaudrait mieux, pour la prospérité de l’école qui comptera plus de garçons que de filles, qu’elle fût dirigée par un homme ; considérant que cette école, en voie de construction, sera ouverte à la rentrée d’octobre prochain, prient Monsieur le Préfet de bien vouloir prendre en considération leur demande ».
À Chavannes-sur-Suran (canton de Treffort), les hameaux de Chavuissiat-le-Grand et de Chavuissiat-le-Petit demandent, en mars 1878, l’établissement d’une école mixte à Chavuissiat-le-Grand car, « lorsque les eaux [du Suran] grossissent , ce qui arrive encore assez souvent, les enfants se trouvent dans l’impossibilité d’aller à l’école, attendu que la route se trouve inondée par les eaux dans plusieurs endroits ». Le Conseil municipal approuve le projet les 12 mai et 23 juin 1878 et le ministère crée administrativement l’école le 3 août 1878. Les élus reviennent sur leur position car la commune s’est engagée dans la construction d’une mairie-école au chef-lieu. Le maire justifie sa volte-face le 25 août 1878 car, reprenant des propos du directeur de l’École normale de Bourg, M. Vincent, la multiplication des écoles « fait reculer le niveau de l’enseignement. Il faut, au contraire (...) réunir le plus grand nombre possible d’enfants, sous la même école, et y établir plusieurs classes. (...) Chaque classe ne se compose plus que d’une ou de deux divisions, le travail est simplifié, l’émulation entretenue et le maître consacre tout son temps aux mêmes élèves ». La préfecture refuse l’abandon de l’école de hameau et le maire, Alphée Rojat, démissionne le 7 novembre 1878. Le Conseil municipal renouvelle son opposition à plusieurs reprises mais le dossier, poursuivi entre engagements, rétractations, coercition de l’administration, se conclut par la construction d’une école mixte, réceptionnée en octobre 1884.
D’une loi à une autre
La loi du 10 avril 1867 a reçu un bel écho dans le département où, en Bresse et Revermont (Grand-Cours à Marboz, Orgent à Coligny, Gravelles à Saint-Martin-du-Mont, etc.) d’autres créations auraient pu être évoquées. En effet, le 12 février 1881, à quelques mois des votes des lois de Jules Ferry (16 juin 1881 et 28 mars 1882), l’Ain compte « 43 écoles ayant chacune 25 élèves au moins et 14 écoles ayant moins de 25 élèves », soit un total de 57 écoles de hameau. D’autres dossiers sont en cours d’instruction.
Le contexte explique cette "soif" d’instruction. Le chemin de fer se diffuse dans l’Ain depuis juin 1856 et multiplie les échanges, tant pour les hommes que pour les marchandises. La stabilité et les encouragements du Second Empire favorisent l’économie dans sa multiplicité. Les concours agricoles - les Comices agricoles - fleurissent dans les campagnes. Pour négocier à armes égales avec des négociants venus des départements voisins, comprendre les contrats, les patois ne suffisent plus et la connaissance du Français est indispensable. Victor Duruy, à qui l’on doit l’enseignement secondaire, aurait aimé instituer la gratuité de l’enseignement primaire mais son action s’est heurtée à l’opposition du clergé.
Pour les écoles de hameau, Jules Ferry est son continuateur avec la loi du 20 mars 1883, qui, dans son article 8, « impose aux communes l’obligation de pourvoir à l’établissement de maisons d’école, non seulement au chef-lieu de la commune, mais encore dans les hameaux ou centres de population éloignés dudit chef-lieu ou distants les uns des autres de 3 kilomètres et réunissant un effectif d’au moins 20 enfants d’âge scolaire [19] ».
Rémi Riche
Avec la collaboration d’André Abbiateci, Jean Branciard, Gérard Burdy, Jean-Luc Gaudet, Gyliane Millet, Véronique Girard.
Archives départementales de l’Ain et son personnel d’accueil en salle de lecture.
Médiathèque Chalucet à Toulon.
Pour en savoir plus sur Certines, Treffort ou Gravelles (Saint-Martin-du-Mont) :
Quelques monuments remarquables en Bresse et Revermont
Photos
[1] Expression de l’époque, utilisée encore pendant plusieurs décennies. Par simplification, seul le mot "école" est le plus souvent utilisé ici, en dehors des citations.
[2] A.D. Ain. Série O Saint-Martin-du-Mont. Le "s" de Gravelles apparaît pour la première fois dans le dossier.
[3] Extrait du mémoire de 1862.
[4] A.D. Ain. Dossiers 2O 860 et 867.
[5] Montrevel devient Montrevel-en-Bresse en 1855.
[6] Journal de l’Ain du 5 mai 1832.
[7] A.M. Montrevel. Série R1. Information transmise par Jean Branciard de Montrevel.
[8] A.D. Ain. Dossier M 877. Montrevel est chef-lieu de canton.
[9] Sa nécrologie dans le Journal de l’Ain du 17 juillet 1876.
[10] Texte intégral, sans faute d’orthographe.
[11] Les archives ne permettent pas de déterminer qui est le rédacteur car le recensement le plus ancien date de 1896.
[12] La réception définitive est signée le 7 juillet 1872.
[13] .A.D. Ain. Dossiers 8 T1 et T2 ; série O Saint-Étienne-du-Bois.
[14] Recensement de 1876. A.D. Ain ; L6074.
[15] À prendre au sens de "chapelle", de l’ancien français, selon le "Le Robert" - Dictionnaire historique de la langue française.
[16] Testament repris par le Journal de l’Ain du 23 février 1880.
[17] Éléments issus des dossiers de la "Série O - Salavre" des A.D. Ain.
[18] A.D. Ain. M877.
[19] Dictionnaire de l’Institut Français de l’Éducation.












