Radior, l’épopée industrielle de Joseph Chapolard à Bourg-en-Bresse (I)

À partir de son commerce de cycles et de machines à coudre, Joseph Chapolard lance sa propre marque en décembre 1904, à Bourg-en-Bresse (Ain).
(Premier épisode)

Un homme déterminé

Joseph Chapolard naît le 27 août 1868 en Dombes, à Saint-André-de-Corcy, cinq ans après sa sœur, Antoinette. Ses parents sont des cultivateurs. Plus tard, sa fiche matricule, établie lors du conseil de révision en 1888, donne quelques éléments biographiques. À ce moment-là, il se déclare employé des postes et télégraphes avec des parents domiciliés à Saint-Marcel-lès-Dombes.
L’année suivante et selon la règle de l’époque, il débute son service militaire de trois ans à Besançon, dans l’artillerie à pied. D’abord soldat de deuxième classe, il termine son service, en 1892, comme maréchal des logis et, toujours selon l’usage, il passe dans l’armée de réserve. Là, il poursuit une double carrière militaire avec, d’un côté, les deux périodes réglementaires, et, de l’autre, des périodes d’instruction militaire pour progresser dans la hiérarchie jusqu’à quitter la catégorie des "hommes du rang" pour obtenir les grades de sous-lieutenant en 1896 puis de lieutenant en 1897.
C’est désormais un officier. Cette promotion dit beaucoup de son caractère et de sa volonté de s’élever socialement. Tout cela aura des conséquences plus tard. Sa fiche militaire porte d’autres renseignements : Joseph Chapolard est cafetier à Châtillon-sur-Chalaronne en 1894 et, l’année suivante, il habite à Bourg, rue du Gouvernement, l’actuelle rue Victor Basch.
Le 11 août 1894, à 26 ans, il s’est marié à Gabrielle Verne, 20 ans, à Neuville-les-Dames. Il s’est déclaré représentant de commerce et résidant chez ses parents à Saint-Marcel-en-Dombes. Une fille, Marcelle, naît l’année suivante à Châtillon-sur-Chalaronne et elle sera leur seul enfant.

Un commerce pour débuter

En 1901, la famille réside à Bourg-en-Bresse, avenue Alsace-Lorraine, et Joseph Chapolard est gérant, avec son épouse, de la boutique de machines à coudre Singer. Homme entreprenant, il crée son propre magasin, en 1904 à Bourg-en-Bresse, au bas de l’avenue Alsace-Lorraine (à l’amorce de la rue d’Espagne). Sous l’enseigne Aux docks des machines, il vend machines à coudre, cycles, automobiles et des machines de bourrellerie, cordonnerie ou encore des tricoteuses perfectionnées.

Première publicité parue dans la presse locale.
Première mention de la marque Radior, contraction de Rayon d’or ? En un mois, Joseph Chapolard a étendu la gamme de ses produits et s’est créé un réseau de correspondants et de dépositaires.

Pour son enseigne, il choisit d’abord le terme "dock", alors en vogue, et le met au pluriel pour indiquer la diversité de ses entrepôts. Moins d’un mois plus tard, il se déclare « agent exclusif de la marque Radior ». La formule est ambiguë. L’a-t-il créée ? Lui a-t-elle été concédée ? Depuis l’étranger ? L’histoire ne le dit pas...
Qu’importe ! Joseph Chapolard perçoit au mieux le "pouls" d’une société en mouvement, celle de la Belle Époque avec ses aspirations à plus de liberté, d’hygiène et de loisirs. La bicyclette n’est-elle pas un moyen d’évasion, relativement accessible à tous ? La ville de Bourg ne s’est-elle pas récemment aérée par la Percée de l’avenue Alsace-Lorraine ? Le "repos hebdomadaire" ne sera-t-il pas bientôt accordé ? (en 1906). Même dans une société patriarcale, les femmes participent à ce mouvement. Le Courrier de l’Ain ne publie-t-il pas les articles "féministes" de l’enseignante-journaliste Odette Laguerre (1860-1956) ? Plus tard, après les guerres, les femmes seront néanmoins rappelées à leur devoir impérieux de procréation.
En bon commercial, Joseph Chapolard sent l’évolution des mentalités et la multiplication des clubs cyclistes en Bresse, à partir de 1903, est un gage sur l’avenir. Ses débuts n’exigent que quelques employés [1] mais beaucoup de contacts, de vente et d’approvisionnement ; un dynamisme nécessaire dans un marché concurrentiel.

Dessin choisi par la marque dès le printemps 1905. Il pourrait être inspiré d’une affiche de Francisco Tamagno pour les Cycles Terrot de Dijon où une élégante cycliste nargue un train sortant aussi d’un tunnel.
Le magasin de Joseph Chapolard (à gauche) avec ses enseignes mises en place dès l’ouverture. Des bicyclettes sont adossées près de l’entrée (perceptibles derrière les élégantes femmes).

Définir une stratégie

Après une année d’exercice de son négoce, Joseph Chapolard semble hésiter sur la stratégie commerciale à adopter. Si, en 1906, il met en avant la marque Radior, il l’occulte en 1907 pour l’adopter définitivement à partir de 1908. L’illustration, assez originale, de son commerce de cycles se fait désormais par un couple homme-femme.

Première publicité de 1906 : c’est MM. Chapolard et Compagnie, constructeurs. Qui sont ses associés ?
Mai 1906 : apparition d’un élégant couple tenant l’affiche Radior.
Publicité pour la fin de l’année 1906 : J. Chapolard est seul inscrit. Des leçons peuvent accompagner la livraison, des occasions sont proposées. Joseph Chapolard est disposé à répondre à toutes les demandes.
Printemps 1907 : Radior disparaît de l’affiche et n’est indiqué que pour une catégorie de cyclistes.
Nouvelle publicité, à l’automne 1907, pour les machines à coudre qui portent la marque Radior. Une adresse est créée à Oyonnax.
Début 1908 : le couple affiche désormais Manufacture française des cycles Radior, une marque pour les Jeunes sportmens et coureurs.

Joseph Chapolard s’est vraiment diversifié car il vend cycles, motocycles, machines à coudre, automobiles et machines à écrire. Son rayon d’action semble vaste car, le 15 avril 1906, Henri Cornet triomphe sur les 270 kilomètres du Paris-Roubaix à l’aide d’une bicyclette Radior [2]. Il crée aussi ses propres courses.

Joseph Chapolard fait face à une concurrence nombreuse et un constructeur lyonnais s’affiche sur les murs de Bourg (ici, à droite).
Première citation d’un Prix Radior qui s’est déroulé le dimanche 19 mai 1907 avec la victoire de Victor Marmont, coureur burgien de 21 ans.
Des noms de coureurs sont toujours présents dans cette publicité de 1909.
Le bâti de la machine à coudre a été légèrement modifié : le nom serait désormais en arc de cercle.
Fiche à l’adresse de Louis Mouthier, "porte-drapeau" de la marque dans les courses cyclistes. Elle indique des courses organisées par Radior que la presse locale n’évoque pas toujours.

Changement de stratégie

À partir de 1910, Joseph Chapolard s’affiche comme une Maison de gros, avec un changement d’adresse, désormais, rue Teynière, toujours à Bourg-en-Bresse, avec la même agence à Oyonnax.

Radior revendique de nombreuses victoires dans les courses régionales. Il vend (ou revend) aussi moteurs industriels, machines-outils et écrémeuses.
Publicité concernant Louis Chalmey : estampille-t-il ses vélos au nom de Radior ou à son nom propre ? Victor Marmont apparaît à nouveau car il est de retour de ses deux ans de service militaire.
Le magasin de l’avenue Alsace-Lorraine ; désormais tenu par Louis Chalmey, propose des bicyclettes et, nouveauté, des motocyclettes. Sous quel statut commercial ?
Le Grand prix Radior du 18 juin 1911 part du magasin de Louis Chalmey. Des coureurs ont des pneumatiques à l’épaule. Remarquer aussi les inscriptions sur la façade.
Publicité des Cycles Radior déclinée durant l’été 1911.
En 1911, la famille est recensée Place des Quinconces à Bourg. Est-ce le magasin de ce lieu ou celui de l’avenue Alsace-Lorraine ? La photo du départ du Grand prix Radior de 1911 ne permet pas d’apporter une réponse.

En 1911, Joseph Chapolard confie son magasin à Louis Chalmey, négociant en cycles [3]. Lui-même et sa famille s’installent Place des Quinconces où il ouvre un point de vente. Il recherche en effet un local mieux adapté à son négoce et le trouve, en 1912, en face de la gare, un lieu privilégié à un moment où le ferroviaire est le seul moyen de transport des marchandises. Et ses activités de monteur-assembleur et de revente en exigent beaucoup. Il ajoute une autre adresse commerciale, le Modern-Garage, pour la vente d’automobiles, rue Alphonse Baudin. Là, il est associé à M. Scotte et, ensemble, ils ont créé un nouveau moteur, une fabrication déposée sous la marque Nervor. Curieusement, l’année 1912 se termine avec la reprise d’une publicité des débuts, Aux docks des machines [4].

Le magasin Chapolard-Scotte de la rue Alphonse Baudin avec, à la sortie, une Rochet-Schneider.
En juillet 1912, auprès du Tribunal de commerce, Joseph Chapolard dépose trois fois la marque Radior pour des machines agricoles, des machines à coudre et des articles de carrosserie et de sellerie.
Toujours en juillet 1912, l’entreprise Chapolard-Scotte dépose deux fois la marque Nervor pour des articles de carrosserie et de sellerie et pour des machines et instruments servant à l’agriculture ou à l’exploitation.

Joseph Chapolard reste très actif et la région stéphanoise, industrialisée, lui offre de multiples possibilités pour acquérir et faire fabriquer les pièces nécessaires au montage de ses bicyclettes. Pour les machines à coudre, ses sous-traitants seraient peut-être à l’étranger, notamment en Allemagne, et, localement, pour les parties en bois. L’origine des approvisionnements reste à préciser.
Comme précédemment, l’activité des établissements peut se lire à travers les publicités.

Radior est présent à l’exposition internationale de Lyon de mars 1913, avec un stand densément occupé.
Cette publicité apparaît sur le stand de Lyon (partiellement en bas et à droite). Très colorée et antérieure à la Première Guerre mondiale, elle est dans "l’air du temps".
La production des Établissements Radior selon Joseph Chapolard.
À l’occasion des courses sur le vélodrome de Bourg, Joseph Chapolard fait une intense publicité. Les coureurs qui utilisent ses vélos triomphent partout, comme Joseph Quaissard, "monté" à Paris pour être coureur professionnel, le premier de l’Ain.
Croire en ses productions !
Joseph Chapolard emploie des coureurs dans ses ateliers, comme Favre (cité ci-dessus), auparavant lyonnais.

Du civil au militaire

Industriel très actif, Joseph Chapolard participe aussi à la vie de la cité. En 1904, il crée l’Amicale des anciens artilleurs et, en 1911, il intègre le Comité d’aviation pour l’organisation des meetings aériens.
La vie française est brutalement bouleversée par la Mobilisation générale décrétée pour le 2 août 1914.

Le "battage publicitaire" se termine le 7 août 1914.
Les établissements Radior ont sans doute participé à l’effort de guerre mais, modestement, à la mesure de leur taille.

Par son âge, Joseph Chapolard serait mobilisé dans la Réserve territoriale et il aurait été affecté dans un dépôt, loin du front. Après son service militaire, il s’est formé pour être officier et, à ce titre, il rejoint le 6e régiment d’artillerie à pied, à Besançon, et participe aux engagements de cette unité. Il est sur le front à partir du 20 février 1915 et blessé le 24 mai 1915. La perforation de son tympan est « produite par l’éclatement d’un projectile ennemi ». Il est promu capitaine le 1er mars 1916 puis « cité à l’ordre du régiment le 16 février 1917 » pour « compétence, initiative et bravoure ». Sa conduite lui vaut d’être fait Chevalier de la Légion d’honneur le 1er octobre 1917. La guerre terminée, il est démobilisé le 25 décembre 1918 et il se retire à Bourg-en-Bresse [5].
Il reprend et développe son entreprise... La suite est à lire dans le second épisode ! (sera publié à la mi-mars 2025).

Portrait de Joseph Chapolard, un "capitaine d’industrie".

Rémi Riche avec la collaboration de Claude et Geneviève Brichon et Michelle Pomathios

et la participation de Claudine Berthier, Jean-Paul Chevret, André Gallet, Gyliane Millet, les Archives départementales de l’Ain, les Archives municipales de Bourg-en-Bresse et la Direction du patrimoine et des musées de l’Ain.
Le deuxième épisode est à lire par le lien ci-dessous :
Radior, Joseph Chapolard développe sa marque (II)

[1À titre indicatif, les recensements de 1906 et 1911 ne mentionnent que cinq employés.

[2Courrier de l’Ain du 22 avril 1906.

[3Né en 1886 à Pantin (Seine), il s’est marié l’année précédente à Bourg, avec la fille d’un cafetier. Joseph Chapolard est le second témoin.

[4Courrier de l’Ain du 31 décembre 1912.

[5A.D. Ain. 1R0290. Fiche 933-1888.

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