La route de Lyon, de Bourg-en-Bresse à Péronnas (1)
Les importants travaux qui se déroulent actuellement (2025) entre Bourg et Péronnas nous offrent l’occasion de revenir sur l’histoire de cette Route de Lyon, à Bourg-en-Bresse, et d’évoquer, en deux chroniques successives, quelques évènements qui l’ont marquée.
Cette évocation aurait pu cheminer d’un édifice à un autre avec l’évolution au fil du temps [1] mais un point de vue plus "globalisant" a été tenté avant de redescendre à la vie quotidienne et revoir des vues de cette route, telle que la percevaient les passants, au fil des décennies.
À un carrefour de routes
La ville de Bourg, devenue officiellement Bourg-en-Bresse en 1955, s’est créée à un carrefour de grandes voies de communication entre la Méditerranée et la Mer du Nord, d’une part, et entre l’Océan Atlantique et les Alpes du Nord, d’autre part. Lorsque le réseau routier français s’est structuré, ces voies sont devenues, plus modestement et pour longtemps, les routes de Lyon à Strasbourg et de Nevers à Genève.
Cette Carte Cassini, du XVIIIe siècle, n’est pas la plus ancienne mais elle indique bien que Bourg est un carrefour de routes et que la ville est protégée des inondations par une série d’étangs, "en cascade", au cœur de la forêt de Seillon, plus en altitude qu’elle-même. Cet équilibre sera rompu à la fin du XVIIIe siècle. Les noms de lieux-dits sont intéressants pour une comparaison avec la situation d’aujourd’hui.
La sirerie de Bâgé rattachée à la Savoie en 1272, Bourg devient la "capitale" de la Bresse. La ville, où le couvre-feu est imposé, est entourée de fortifications pour se protéger des dangers de l’extérieur, ennemis, bandes armées, épidémies de peste, vagabonds voire pauvres mendiants. La garde des tours est organisée et assurée par les habitants des quartiers, mais ceux-ci ne sont guère vigilants lorsque les Français pénètrent nuitamment dans la ville. Après le traité de Lyon de 1601 qui scelle son rattachement à la royauté, la Bresse vit à l’heure française au sein de la Généralité de Bourgogne, un vaste territoire qui s’étend des portes de Lyon à l’au-delà de Dijon.
Pour plaider leurs causes, les édiles burgiens ont dû toujours beaucoup voyager, d’abord à Chambéry sous la domination savoyarde, puis à Dijon jusqu’à la Révolution. La relation avec Lyon, la grande ville la plus proche, n’était donc pas une préoccupation pour les "gouvernants", d’autant plus qu’elle est en partie "coupée" par la Principauté de Dombes [2]. Lyon offrait pourtant un débouché naturel aux produits agricoles et le marché principal de la Bresse, et de référence, était Saint-Laurent-sur-Saône.
Au-delà des fortifications, dans un environnement de jardins, quelques hôtels particuliers s’ajoutent, côté sud, à ceux déjà existants comme la Maison de Montaplan où s’installe l’Horlogerie royale de Bourg-en-Bresse [3] de 1764 à 1776. Un peu plus haut, l’ancienne prison de Bicêtre est transformée en caserne de cavalerie en 1783.
Après l’arasement de la Porte de Lyon et de sa tour, le premier aménagement, près de la fontaine, est l’installation de la Pyramide Joubert, pour rendre hommage à ce général, mort lors de la guerre en Piémont en 1799. Initialement élevée au château de Challes en 1787 par le comte de Montrevel, récupérée et transférée sur la Place d’Armes (Hôtel-de-Ville) pour être le Monument Marat en 1793, puis au Champ de la Fédération (promenade du Bastion) en novembre 1794, la Pyramide termine là son parcours en 1803. Quatre plaques de marbre noir sont ajoutées au socle pour rappeler les mérites du général, né à Pont-de-Vaux.
La Révolution a profondément modifié l’organisation administrative du pays par la création des départements, dont celui de l’Ain le 25 janvier 1790. Ensuite, par la Constitution de l’An VIII et pour une "gouvernance verticale", Napoléon impose, pour chaque département, un préfet qui « sera chargé seul de l’administration », un principe toujours en vigueur deux siècles plus tard.
Bourg devient la Préfecture de l’Ain, et grâce à l’entregent du député local Thomas Riboud (1755-1835), la ville est heureuse d’accueillir Napoléon 1er, pour une visite officielle et une nuitée, sur son parcours de Dijon à Lyon [4], dévié à partir de Mâcon. Au petit matin du 10 avril 1805, l’Empereur et son escorte quittent la ville non par le Faubourg de Lyon mais par le Faubourg Saint-Nicolas pour passer par Pont-d’Ain, la route la plus praticable à ce moment-là.
La Préfecture, installée dans l’ancien Hôtel de Province est un peu à l’étroit et un nouveau bâtiment, dessiné par l’architecte Charles Martin en forme classique de "U", est élevé en face du Square Joubert. La première pierre est posée le 6 septembre 1855 et le bâtiment, déjà occupé, est reçu officiellement le 1er mars 1860.
Il est décidé qu’une statue de bronze du général Joubert ornera la cour d’honneur de la préfecture. Œuvre du sculpteur lorrain Paul Aubé (1837-1916), elle est inaugurée le 12 octobre 1884 en présence des autorités civiles et militaires, et des soldats du 23e Régiment d’infanterie de Bourg-en-Bresse, de dos, au premier plan, avec leur havresac.
Cette statue est prêtée pour une exposition à Londres en 1908 et elle est retirée, comme d’autres statues, au cours de l’année 1942 en application de la loi vichyste du 11 octobre 1941, sous le prétexte de récupérer les métaux non ferreux. Ou pour retirer de l’espace public des personnages qui ne correspondaient pas à l’idéologie du moment ?
Le bâtiment central de la préfecture est ravagé, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1885, par un violent incendie provoqué par le calorifère. Tony Ferret, tout juste nommé architecte du département, est chargé dès le 5 mai 1886 de diriger les travaux de reconstruction et de réaménagement. Le logement du préfet est désormais concentré au premier étage et la salle du Conseil général est agrandie.
Au fronton, deux statues de Paul Aubé sont ajoutées : l’une représente la Bresse avec le blé pour symbole et, l’autre, le Bugey avec la vigne.
En 1895, la ville réalise la "Percée" de l’avenue Alsace-Lorraine et un nouveau carrefour se dégage à proximité de la préfecture. À proximité, le célèbre cinéma "Eden" ouvre en 1914 et, au fil des ans, notamment dans les années 1960, il accueille les "vedettes" de la chanson française, comme Johnny Halliday ou Jacques Brel.
Cette vue, fin des années 1920, tout début des années 1930, est magnifique avec encore les voitures à cheval et de la publicité sur les murs (à gauche) avec celle des Cycles Radior, une manufacture locale de cycles [5].
La ville s’est dotée d’une belle avenue qui permet la liaison de la gare à l’Hôtel-de-Ville. C’est désormais le parcours des défilés après une réception en gare de Burgiens méritants comme les gymnastes de l’Alouette des Gaules ou lors de manifestations grandioses comme, ici, le Congrès mutualiste de juillet 1908, le cortège passant devant la préfecture dont on aperçoit les grilles (à gauche).
Le nouveau carrefour voit lui aussi le passage des défilés du centre-ville vers les Quinconces pour des fêtes, ou inversement, et encore plus après l’édification du monument aux morts, inauguré le 5 juillet 1925, à l’angle du square, à la place de la statue d’Edgar Quinet, descendue au bas de la ville.
Le plus grand rassemblement y a sans doute lieu le 12 septembre, lors de la venue du maréchal Pétain, chef de l’État français, ici au premier plan. Le monument aux morts est tout à gauche.
En décembre 1963, l’espace devient la Place Pierre Goujon, en l’honneur du député local mort au combat le 25 août 1914, à Méhoncourt en Lorraine.
Le quartier fait l’objet d’un projet d’urbanisme. Le cinéma L’Éden, plusieurs fois restructuré, cesse ses activités en octobre 2008. Déjà des travaux ont été entrepris à partir de janvier 1989 et il restera un trou béant, caché par une palissade, jusqu’à la construction d’un nouveau bâtiment commercial et du Parking de la préfecture.
Cette étonnante photo montre l’entrée vers le parking, un matin d’hiver après une faible chute de neige.
En face de la préfecture, le nouveau bâtiment de la Caisse d’Épargne, de style néogothique, œuvre de l’architecte Auguste Royer, ouvre le 30 juin 1914, quatre-vingts après la création de la Caisse d’Épargne à Bourg-en-Bresse.
En face, en prolongement de la préfecture, le bâtiment des Archives a été édifié en 1909.
La modeste salle de lecture des Archives avec, à gauche, le bureau du Chef de salle.
Une belle ambiance pour la sortie du lycée de jeunes filles, actuellement lycée Marcelle Pardé, résistante décédée à Ravensbrück, où une élégante jeune dame à bicyclette, coiffée d’un "canotier", va se faufiler entre les deux voitures hippomobiles.
Autorisé par un décret ministériel de 1883, le lycée a été construit à l’emplacement d’un bâtiment appelé Bicêtre qui a été successivement un dépôt de mendicité, une maison d’arrêt et de correction, une prison, une écurie pour les chevaux de passage et une caserne de gendarmerie [6].
Les bâtiments sont construits sur les plans de l’architecte départemental Charles Martin (1819-1888) qui décède quelques semaines avant l’inauguration du 25 septembre 1888 [7].
Ce lycée s’inscrit dans la loi de Camille Sée du 14 décembre 1880 en faveur de l’enseignement secondaire des jeunes filles, plus pour en faire de futures épouses instruites que de les orienter vers un emploi. Le rapport présenté au Sénat, le 18 juillet 1880, précise : « la pensée qui a inspiré le projet (…) n’est pas politique, elle est sociale dans la haute et la plus pure acception du mot, car la société repose sur la famille, et la famille est ce que la fait la femme. Pendant que l’homme lutte et travaille au dehors, la femme élève les enfants ». Rapidement, les jeunes filles s’affranchissent de ces directives et souhaitent acquérir le baccalauréat et accéder à l’enseignement.
La longue façade du lycée qui devient, en 1903, le Lycée Edgar Quinet, en hommage au philosophe et homme de lettres né à Bourg-en-Bresse (1803-1875), chantre de la laïcité, un aspect peu connu de son œuvre.
Le haut de l’avenue Alsace-Lorraine est ici parcouru par des "charrettes à bras", ou "charrettes des quatre saisons" (celle de gauche) pour des livraisons. À droite, le mur bas est couvert de publicités.
En face du lycée, un autre mur, tout en hauteur, dissimule l’Hôpital Sainte-Madeleine.
Le préfet de l’Ain achète ce terrain en 1824 pour créer un établissement pour accueillir et soigner les aliénés. Il est d’abord géré par les Frères de Saint-Jean-de-Dieu. Six mois plus tard, la Maison Sainte-Magdeleine accueille les femmes sur le site. Administrée par les Sœurs Saint-Joseph, elle compte 70 pensionnaires et une dizaine de religieuses. Ces dernières rachètent le terrain et les bâtiments en 1826 et construisent une première chapelle en 1828 [8].
Cette vue aérienne du photographe Charles Antonin (1888-1967) montre l’ensemble du site, en 1964, avec, pour se repérer, le Lycée Edgar Quinet (1) et la chapelle Sainte-Madeleine (2).
Dans les années d’après-guerre, le développement des automobiles nécessite la mise en place de poteaux indicateurs, comme ici, au carrefour entre l’avenue Alsace-Lorraine et la Rue Alphonse Baudin qui conduit à la gare (au fond). Les rues sont intégralement pavées.
Le pavage des rues a été une tâche impressionnante par le volume et la masse des matériaux utilisés, sable et pavés, comme le montre cette photographie tirée en août 2022, lors du creusement d’une tranchée sur le haut de l’avenue Alsace-Lorraine. Comme chaque pavé pèse de 6 à 10 kg (vérifié par pesage), on mesure l’immensité du travail réalisé par des manœuvres. Des tonnes et des tonnes de matériaux ont été transportées et manipulées, avec les moyens du moment, voici plus d’un siècle. À propos, d’où venaient ces pavés ? Arrivés et déchargés en gare ?
Le Faubourg de Lyon, devenu l’actuelle avenue Jean Jaurès. La rue est bordée d’arbres et une agence postale a été créée pour le quartier (enseigne à gauche).
La même rue ! Les arbres ont crû, les voitures se garent sur les trottoirs. Les arbres seront retirés pour l’installation de pistes cyclables qui, bientôt (années 1975), seront remplacées par des parkings latéraux.
Au centre de ce faubourg, une école protestante est créée mais cesse son activité à cause du faible effectif. Les locaux sont occupés par l’École Jeanne d’Arc à partir de 1903.
Le Faubourg de Lyon se prolonge par le "passage à niveau n°28" pour la traversée des voies ferroviaires. Les barrières pivotantes sont manœuvrées l’une après l’autre, de chaque côté. Cette photographie offre une belle vue sur l’activité de la gare comme le constatent ce couple et leur fillette.
Ce passage à niveau est un passage important pour l’entrée (ou la sortie) de la ville mais les barrières sont souvent fermées à cause des mouvements des trains ou des manœuvres. Arrivé en juin 1856, le chemin de fer connaît une activité croissante et des plaintes s’élèvent, dès 1865, contre la fermeture prolongée des barrières, notamment lors des jours de marché.
Les travaux d’édification du Pont de Lyon ouvert à la circulation routière en juillet 1906 [9].
Ce Pont de Lyon offre une vue panoramique sur la gare où s’activent deux locomotives de manœuvres (des "030" modifiées, pour les spécialistes). À gauche, le poste d’aiguillage n°2, un édifice caractéristique du P.L.M. (Compagnie des chemins de Paris à Lyon et à la Méditerranée) qui sera détruit par la Résistance, peu après le débarquement en Normandie, le 6 juin 1944.
Des attelages "montent", côté ville, vers le Pont de Lyon, où apparaissent les rails du tramway. Ce Pont de Lyon a permis la liaison, réalisée en 1920, entre les gares du tramway de Bourg-Mail et Bourg-Centre.
Le carrefour de l’avenue de Paris (aujourd’hui rue Pierre Sémard) et le faubourg de Lyon (devenu avenue Jean Jaurès) avec l’Hôtel du Parc, longtemps tenu par M. Ravignier. Cet hôtel, fermé en 2019, a été détruit par un incendie le 5 mai 2021.
Une image débonnaire de la guerre 1914-1918, loin du front meurtrier, pour montrer des G.V.C. (gardes des voies de communication), des "territoriaux" (hommes de 43 à 47 ans), chargés de la surveillance des points stratégiques. Ces hommes prenaient leurs repas à l’Hôtel du Parc.
Une vue aérienne du Pont de Lyon en 1970 avec la Brasserie régionale occupant les locaux de l’ancienne Usine Radior (1), le poste d’aiguillage SNCF n°2 (2) et le quai de chargement des bestiaux avec une "bétaillère" (3).
Cette image, vue du Pont de Lyon, a longtemps été celle de l’entrée dans la ville.
Vue aérienne d’un terrain dégagé du dépôt de ferrailles et des installations SNCF.
Au matin du 4 septembre 1944, la population accompagne des soldats américains. Durant la nuit, les Allemands ont dynamité le Pont de Lyon et quitté la ville. C’est la Libération, la fin de quatre années d’angoisse !
Cette vue aérienne, vers 1955 (la ligne ferroviaire est électrifiée), clôt cette première partie de l’évocation de la route de Lyon. Elle montre la rotonde SNCF, la Tréfilerie-Câblerie et la longue route nationale qui conduit à Péronnas et au-delà.
La suite est à lire le mois prochain.
Rémi Riche
- Novembre 2025
Avec la collaboration de Claude Brichon, Christian Brazier, Gyliane Millet et les Archives municipales de Bourg-en-Bresse.
La suite de cette chronique paraîtra au début du mois de janvier 2026.
La route de Lyon (2), de Bourg à la commune de Péronnas
Chroniques complémentaires à lire sur ce site :
1843, la route de Bourg à Lyon devient "royale"
Le passage de Napoléon 1er à Bourg-en-Bresse en 1805
Le Pont de Lyon à Bourg-en-Bresse
Radior, l’épopée industrielle de Joseph Chapolard à Bourg-en-Bresse (I)
Radior, Joseph Chapolard développe sa marque (II)
Photos
[1] Saluons le travail de cette recherche effectuée par Christian Brazier, pour le compte des Archives municipales, et regroupée sous la rubrique numérisée 42Fi, sans cesse enrichie.
[2] Voir la chronique 1843, la route de Bourg à Lyon devient "royale". Lien indiqué à la suite de cette chronique.
[3] Voir notre chronique. Lien indiqué à la fin de cette chronique.
[4] Voir notre chronique. Lien à la fin de celle-ci.
[5] Voir nos deux chroniques consacrées à cette marque. Liens à la fin de cette chronique.
[6] D’après les répertoires des Archives municipales de Bourg-en-Bresse.
[7] Tony Ferret conduit ensuite les travaux d’adaptation aux nécessités de l’évolution de l’enseignement et de l’accueil des élèves.
[8] D’après C’est à Bourg n°244-2016.
[9] Voir la chronique sur ce site. Lien à la fin de celle-ci.


































